Grasset : le départ massif des auteurs soulève des questions juridiques complexes
Quoi qu'il en coûte. Cette détermination anime désormais plus de 170 écrivains qui ont signé une pétition annonçant leur départ des éditions Grasset, contrôlées par le groupe de Vincent Bolloré, suite au limogeage de son président Olivier Nora. La formule est simple mais radicale : « nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset », déclarent les signataires. Mais concrètement, comment quitte-t-on une maison d'édition quand on est auteur ? Et que deviennent ceux qui s'engagent dans cette rupture ?
Les contrats d'édition : des liens juridiques à défaire
Les auteurs sont liés à leur éditeur par des contrats d'édition, souvent signés livre par livre, parfois assortis de clauses de préférence pour les ouvrages suivants. « On ne démissionne pas, comme un salarié pourrait le faire dans une entreprise », rappelle l'écrivain Guillaume Dasquié, dont le prochain livre est en cours d'écriture et doit sortir en octobre chez Grasset. « Nous sommes auteurs, avec un droit moral. Nous pouvons rompre un contrat si l'on considère que la maison a changé de nature. »
Le droit d'auteur français, protecteur, laisse en effet une marge d'interprétation : si l'équilibre moral du contrat est rompu, l'auteur peut tenter de récupérer ses droits. Mais selon leur situation contractuelle, les auteurs ne disposent pas tous des mêmes marges de manœuvre pour quitter les éditions Grasset.
Les livres en cours d'écriture : des situations variables
Guillaume Dasquié souligne que, « mis à part les auteurs qui vendent à 50.000 exemplaires, chaque contrat porte sur un texte, on ne signe pas pour douze livres ». Parmi les signataires, certains, comme lui, ont signé un contrat pour un texte mais ne l'ont pas encore remis à la maison d'édition. Dans ce cas, le droit moral pourrait être invoqué : ils peuvent décider de ne pas livrer leur texte, à condition de rembourser l'avance sur droits d'auteur déjà perçue.
Une autre option consiste à trouver un nouvel éditeur prêt à reprendre le projet : dans ce cas, la nouvelle maison négocie directement avec Grasset pour racheter les droits, en compensant notamment l'avance versée. Mais Guillaume Dasquié le reconnaît, « sur le marché de l'édition, il n'y a pas beaucoup de maisons qui pourraient, dans un élan de générosité, accueillir des dizaines d'auteurs. Tout le monde en est conscient. »
Les livres déjà publiés : des contraintes plus fortes
Reste un dernier cas de figure : les livres déjà publiés. Comme pour les textes déjà validés par l'éditeur, les contrats sont alors plus contraignants, et les possibilités de retrait beaucoup plus limitées. C'est le cas d'un grand nombre de signataires de la pétition. Parmi eux, l'écrivain Anthony Passeron, qui n'avait signé que pour un seul livre chez Grasset. Il espère « récupérer [son] texte et l'enlever du catalogue ». Pour l'auteur du roman « Jacky », publié en octobre 2025, « il ne faut pas seulement que les auteurs s'en aillent, il faut que les livres partent du catalogue ».
Pour Sandrine Treiner, qui a publié un livre chez Grasset et est aujourd'hui directrice éditoriale chez Flammarion, la question des livres préexistants est très complexe, juridiquement et moralement. « J'ai été heureuse de publier chez Grasset et je ne souhaite pas que mon livre soit rayé de la surface de la terre », confie-t-elle. Elle plaide plutôt pour un accord collectif qui « sauvegarde le passé » et marque « une rupture » avec les événements actuels.
Les maisons d'édition, comme les éditions Grasset, vivent en grande partie de leur fonds. Imaginer que chaque auteur récupère l'ensemble de ses titres relève d'un scénario difficilement soutenable. Guillaume Dasquié s'interroge aussi sur les limites juridiques concernant le retrait de ses livres déjà publiés. En tout cas, sa décision ne sera pas motivée par l'aspect financier. « Je préfère perdre de l'argent. Il est évident que si la maison est vampirisée par une question idéologique, c'est mon devoir de la quitter », assène-t-il.
Une revendication émergente : la clause de conscience pour les auteurs
Depuis 72 heures, les signataires de la pétition échangent via un canal WhatsApp. Au cœur des discussions de crise, une idée émerge : adapter le droit d'auteur à ces situations politiques inédites avec une clause de conscience. Il s'agit d'une disposition actuellement réservée aux journalistes leur permettant de quitter un média s'ils sont en désaccord avec la ligne éditoriale après un changement de direction.
L'écrivaine Laure Limongi résume le problème dans un post sur LinkedIn : « Mis à part pour la presse, il n'est pas prévu de clause de conscience ni de possibilité de rupture de contrat adaptée [...] La situation appelle à des bouleversements majeurs dans les contrats. » Les auteurs pourront peut-être compter sur un soutien massif de la profession. Selon nos informations, une pétition devrait s'étendre à l'ensemble des maisons d'édition.
La solidarité avec les salariés de Grasset
Dans ce mouvement de rupture, tous les auteurs insistent sur un dernier point : la situation des salariés de Grasset. Guillaume Dasquié rappelle les relations de longue durée tissées avec les équipes éditoriales. « Vous savez, parfois les auteurs disparaissent pendant six mois, mais quand on se retrouve, ils ont une mémoire très vive sur nos projets, nos anciennes discussions ». Tous soulignent « l'engagement très fort entre les auteurs et les éditeurs », et que les décisions actuelles ont des conséquences directes sur celles et ceux qui travaillent au quotidien dans la maison d'édition.



