Grasset en crise : 115 auteurs menacent de quitter la maison après le limogeage d'Olivier Nora
Crise chez Grasset : 115 auteurs menacent de quitter la maison

Grasset en pleine tempête après le départ forcé d'Olivier Nora

« Je ferai ce qu’il faut pour reprendre mes droits. » Ces mots publiés sur Instagram par Dalie Farah, autrice de trois livres parus chez Grasset entre 2019 et 2023, résument le sentiment d’inquiétude qui traverse le monde littéraire. Le limogeage soudain d’Olivier Nora, qui dirigeait la prestigieuse maison d’édition depuis vingt-six ans, a provoqué un véritable séisme.

Une lettre commune de 115 auteurs pour dénoncer une atteinte à l'indépendance

Dans une lettre commune rendue publique, 115 écrivains de renom ont exprimé leur colère et leur inquiétude. Parmi les signataires figurent des plumes aussi diverses que Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Vanessa Springora, Laurent Binet, Delphine Horvilleur, mais aussi Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner, Frédéric Beigbeder, l’avocat Richard Malka ou les académiciens Dany Laferrière et Raphaël Gaillard. Ils dénoncent unanimement une « atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale » et annoncent leur intention de quitter Grasset.

Cette décision collective s’inscrit dans un contexte plus large de préoccupations concernant l’exploitation des œuvres par Hachette Livre, filiale du Groupe Lagardère désormais contrôlé par la famille Bolloré. Sur les réseaux sociaux, l’écrivaine Colombe Schneck a été particulièrement virulente : « J’ai publié quatre livres @editionsgrasset grâce à la confiance et le soutien d’Olivier Nora, dont le récit d’un avortement. Je refuse que leurs droits soient exploités par la nouvelle direction. »

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La question cruciale de la récupération des droits d'auteur

Pour de nombreux auteurs, la question de la récupération de leurs droits sur des titres déjà publiés n’est pas nouvelle. Elle s’était déjà posée avec acuité en 2023, lors du rachat de Hachette par le groupe Bolloré. Virginie Despentes, dont huit ouvrages ont paru chez Grasset, expliquait en avril 2025 dans L’Humanité : « Comme la plupart des auteurs français, j’ai signé pour tous mes livres un contrat qui lie leur publication jusqu’à soixante-dix ans après ma mort. Si je décide de quitter Grasset, je laisse tous les droits sur mes livres entre les mains des nouveaux propriétaires. »

L’écrivaine pointait du doigt l’absence de clause de conscience dans les contrats d’édition, une protection qui permettrait aux auteurs de repartir avec leurs œuvres en cas de changement de direction incompatible avec leurs valeurs.

Les mécanismes juridiques complexes pour récupérer ses droits

Actuellement, un auteur souhaitant reprendre ses droits doit négocier la résiliation de son contrat avec l’éditeur. Comme l’explique la Société des gens de lettres (SGDL), si l’éditeur n’a commis aucun manquement à ses obligations, il n’a aucune obligation d’accepter cette demande.

Isabelle Wekstein, avocate spécialiste en propriété intellectuelle au cabinet WAN, précise : « La loi prévoit des dispositifs comme le droit de retrait ou de repentir, mais ils impliquent une indemnisation préalable de l’éditeur. Un coût qui pourrait s’avérer exorbitant et que peu d’auteurs peuvent supporter. »

Dans le cas spécifique de Colombe Schneck et de son livre Dix-sept ans qui aborde le thème de l’avortement, une autre possibilité juridique existe. Si Grasset décidait de ne pas rééditer l’ouvrage, l’autrice pourrait invoquer le non-respect de l’obligation d’exploitation permanente pour résilier son contrat sans indemnité. Mais cette stratégie reste fragile si l’éditeur maintient quelques exemplaires en circulation.

La clause d'intuitu personae : une arme juridique rare

Pour de nombreux écrivains publiés chez Grasset, la présence d’Olivier Nora à la tête de la maison constituait une garantie essentielle. Sorj Chalandon l’a affirmé sans ambages : « J’ai toujours dit que si on touchait un cheveu d’Olivier Nora, je partirais de Grasset et ma position n’a pas changé. »

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Cette relation privilégiée pourrait donner lieu à l’application d’une clause juridique particulière : la clause d’intuitu personae. Isabelle Wekstein explique : « Si un auteur est lié à une maison d’édition en considération d’une personne physique, comme Olivier Nora, il peut faire jouer cette clause pour résilier son contrat en cas de départ de cet éditeur. »

Cette clause reste cependant rare dans les contrats d’édition, réservée généralement aux auteurs les plus vendus. Pourtant, l’avocate souligne que « même en l’absence d’une telle clause, on peut considérer que le contrat d’édition est bien souvent un contrat conclu intuitu personae, car il suppose une confiance réciproque et un lien particulier entre l’auteur et l’éditeur. »

Un précédent européen qui pourrait influencer le débat

Lors du projet de rachat de Lagardère par Vivendi en 2023, la Commission européenne avait été saisie de cette question. Isabelle Wekstein, qui avait obtenu l’ouverture d’une enquête approfondie, note un paradoxe : « Dans l’affaire Vivendi-Lagardère, le groupe Vivendi avait lui-même mis en avant le fait que la signature d’un contrat d’édition se caractérise par un fort intuitu personae. Le groupe Bolloré va-t-il adopter une position radicalement différente face aux auteurs qui souhaitent désormais quitter Grasset ? »

Alors que la bataille juridique et éditoriale ne fait que commencer, une question plus large émerge : celle de l’extension de la clause de conscience au secteur de l’édition. Cette revendication, portée lors des États généraux de l’information d’octobre 2023, pourrait connaître un nouvel élan face à la crise actuelle chez Grasset.

Ce qui est certain, c’est que le départ d’Olivier Nora a ouvert une boîte de Pandore dans le monde de l’édition française, mettant en lumière les déséquilibres de pouvoir entre auteurs et grands groupes éditoriaux, et posant avec une acuité nouvelle la question de la protection des créateurs face aux concentrations capitalistiques.