« Je voulais tourner La Liste de Schindler là où les faits se sont déroulés. Mais en arrivant en Pologne, j’ai compris que je jouais avec le feu. » C’est un Spielberg s’exposant aux plus terribles brûlures qui entame, le 1er mars 1993 à Cracovie, les prises de vues du film le plus important de sa vie. Adapté d’un best-seller de l’auteur australien Thomas Keneally publié en 1982, La Liste de Schindler fait figure de saut dans le vide pour le réalisateur de E.T. et Rencontres du 3e type. Lui qui a sublimé la bonté d’êtres venus de l’espace, le voilà engagé à montrer le pire de l’humanité, dans un face-à-face avec la page d’Histoire la plus effroyable et meurtrière du XXe siècle.
Un projet longtemps repoussé
Le récit de Thomas Keneally est tiré de faits bien réels : entre 1939 et 1944, l’industriel allemand catholique Oskar Schindler (joué dans le film par Liam Neeson) a permis à plusieurs centaines de Juifs d’échapper à l’extermination en les embauchant dans sa fabrique de batteries de cuisine en émail jouxtant le camp de concentration de Plaszow (près du ghetto de Cracovie). Lorsque les nazis décident de liquider le camp, Schindler, avec l’aide de son comptable juif Itzhak Stern (Ben Kingsley à l’écran), établira une liste de noms à sauver coûte que coûte de la déportation vers Auschwitz, en les transférant dans sa nouvelle usine de munitions à Brünnlitz, en Tchécoslovaquie. Selon les sources, entre 1 100 et 1 200 Juifs ont été sauvés du massacre par l’obstination de Schindler – et, accessoirement, grâce à ses nombreux pots-de-vin payés à divers officiers nazis avec qui le businessman a noué des liens.
Keneally n’a eu vent de la vie du défunt que par un incroyable concours de circonstances. Un beau jour d’octobre 1980, de passage à Los Angeles pour promouvoir son roman Confederates, Thomas Keneally part à la recherche d’une mallette neuve et tente sa chance dans la première maroquinerie qu’il croise à Beverly Hills. Il ignore bien entendu que le propriétaire des lieux, Leo Page, 67 ans, de son vrai nom Poldek Pfefferberg, est l’une des âmes sauvées par Schindler. En découvrant que son client est écrivain, Poldek va tout faire pour le convaincre de se pencher sur le destin d’Oskar.
Les tentatives infructueuses pour porter l’histoire à l’écran
Pfefferberg n’en est pas à sa première tentative : en 1963, à son initiative, le studio MGM avait commandé un scénario sur le sujet à Howard Koch (l’auteur de Casablanca, blacklisté sous le maccarthysme) pour un film dont Sean Connery aurait tenu le rôle principal, mais l’affaire capota en raison de la moralité trouble de Schindler. Homme à femmes, ex-espion, membre du Parti national-socialiste, exploiteur de Juifs pour ses propres affaires…, les motivations de son acte héroïque restent mystérieuses et il n’est pas encore officiellement honoré par Yad Vashem. Keneally, lui, ne se fera pas prier. Fasciné par cette histoire, il s’installe plusieurs jours chez Pfefferberg, s’immerge dans une montagne de documents, rencontre des dizaines de rescapés aux quatre coins du monde… et achève, en deux ans, d’écrire La Liste de Schindler (publié en Australie sous le titre L’Arche de Schindler).
Une critique élogieuse parue en novembre 1982 dans le New York Times attire l’attention du patron d’Universal, Sid Sheinberg. Lequel, juste après la lecture du livre, en achète les droits et l’envoie à Spielberg. Tenté, ce dernier considère cependant qu’il n’a « ni le métier ni la maturité affective pour traiter de l’Holocauste de façon décente, sans faire honte à la mémoire des survivants et plus encore à celle des morts ». Même Pfefferberg, qui connaît bien maman Spielberg (Leah Adler, décédée en 2017) puisqu’elle tient un restaurant casher à Los Angeles où les deux hommes iront déjeuner, ne parviendra pas à influencer le cinéaste. L’heure n’est tout simplement pas encore venue. Au fil des années 1980, Spielberg tentera de convaincre certains confrères de s’attaquer à La Liste de Schindler : son ami proche Polanski (lequel refusera, préférant raconter, plus tard, sa propre histoire dans Le Pianiste), Sydney Pollack, Martin Scorsese… Mais comme la bougie au début du film, les résistances intimes de Spielberg vont progressivement se consumer. Il le sait, il le sent : La Liste de Schindler est aussi son histoire à lui.
Le cheminement personnel de Spielberg
Élevé dans la tradition juive orthodoxe (il a passé sa bar-mitzvah en 1959), Steven Spielberg a pourtant longtemps mis un voile sur sa judéité, surtout après avoir tant souffert dans son enfance de l’antisémitisme chez certains de ses camarades de classe, à Saratoga (Californie). À la maison, ses parents et grands-parents usaient de l’expression « les grands massacres » pour évoquer la Shoah, et sa grand-mère maternelle donnait des cours d’anglais à des rescapés hongrois. Après le cap de la quarantaine et la naissance de son premier enfant (Max, en 1985, avec l’actrice Amy Irving), un déclic se produit et, à la fin de la décennie, Spielberg est rattrapé par sa conscience politique. Dans Les Aventuriers de l’arche perdue, en 1981, les nazis ne dépassaient guère le stade de méchants d’opérette, exotiques et cruels – « Je déteste ces types », se contentait d’éructer Harrison Ford. Huit ans plus tard, dans Indiana Jones et la Dernière Croisade, le héros s’approche un peu plus de la flamme, à Berlin même, dans le ventre de la bête immonde, face à un gigantesque autodafé non loin de Hitler en personne, sur fond de bruits de bottes. Une vision éphémère mais glaçante au cœur de l’aventure joyeuse. Les ténèbres progressent… En 1991, son mariage religieux avec Kate Capshaw, qui a insisté pour se convertir au judaïsme, continue de creuser en Spielberg la nécessité d’affronter lui-même La Liste de Schindler, alors qu’il a déjà effectué plusieurs voyages en Pologne, dont une visite à Auschwitz.
Pressé par Pfefferberg, qui désespère de voir son rêve exaucé de son vivant, le réalisateur ne se décidera pour de bon qu’après l’achèvement d’un scénario signé Steven Zaillian, jugé enfin viable dans son approche de la complexité d’Oskar Schindler. Au même moment, un autre facteur décisif convainc Spielberg qu’il est de son devoir moral d’assumer son destin : la vision, sur CNN, d’un reportage sur l’épuration ethnique en Bosnie. Cette fois, même le vétéran Billy Wilder, que Steven Spielberg vénère et qui a fui Berlin en 1933, ne peut le convaincre de lui laisser les rênes de La Liste de Schindler.
Piqué au vif par les propos d’un autre confrère, Fred Schepisi, qui tente aussi de le dissuader lors d’un dîner bien arrosé (« Tu es le plus mal placé pour réaliser ce film. Tu vas tout foirer parce que tu es trop doué avec une caméra »), l’ex-enfant harcelé de Saratoga se sent fin prêt pour défier ses démons, les yeux dans les yeux. Mais il n’aura définitivement tranché qu’au dernier moment, durant le tournage de Jurassic Park. Il voit désormais La Liste de Schindler comme une mission, « un message pour que rien de tel ne se reproduise ». Une part d’ego motive forcément aussi sa décision, un besoin de prouver qu’il n’est pas réductible à ce satané statut de roi du pop-corn…
Un tournage éprouvant en Pologne
En février 1993, donc, Steven Spielberg et son équipe débarquent en pleine froidure polonaise pour le début d’un tournage fixé à 75 jours et budgété à 22 millions de dollars. L’enveloppe représente environ le tiers de celle de Jurassic Park, mais elle dote la production de solides moyens pour sa reconstitution avec 30 000 figurants, 148 décors, 35 lieux de tournage différents et 240 techniciens. Spielberg a insisté pour tourner intégralement La Liste de Schindler en Pologne et en noir et blanc (à l’exception du prologue et de l’épilogue contemporain en Israël), au grand désespoir d’Universal, qui tentera vaguement de le faire changer d’avis. Hormis son fidèle monteur Michael Kahn, qui assemblera patiemment le film avec lui sur place, Steven Spielberg collabore pour la première fois avec le chef opérateur polonais Janusz (prononcez « Yanosh ») Kaminski, dont il ne se séparera plus jamais par la suite. Également dans l’aventure : le producteur Branko Lustig et le consultant Wlodzimierz Sztejn, tous deux survivants polonais d’Auschwitz. Kate et les enfants ont aussi fait le déplacement : sans eux, Spielberg maintient qu’il serait incapable de tenir nerveusement jusqu’au bout.
« On aurait dit qu’on lui avait arraché la peau, il était tellement vulnérable, il faisait les cent pas tout le temps. Je voyais à quel point ce projet était important pour lui », se souvient Liam Neeson dans le documentaire de HBO consacré à Spielberg. Encore sur les planches un dimanche soir à Broadway, l’acteur grelotte le mercredi suivant devant les grilles d’Auschwitz, à 5 h 30 du matin par – 15 °C, entouré de centaines de figurants en pyjama à rayures, de soldats et de bergers allemands. « C’est mon premier jour », dit-il à Branko Lustig, qui en retour lui montre le numéro tatoué sur son bras et pointe dans la direction d’une des baraques toujours intacte : « C’est dans celle-là que j’étais prisonnier. » L’acteur, sous le choc, plantera toutes ses répliques le jour même. Pour Spielberg, chaque jour de tournage est un supplice, un abîme de réflexion, de doute, de choix cruciaux à opérer pour trouver la ligne juste entre l’horreur indicible et le récit d’espoir. Entre la forme documentaire et l’indécent vernis de la narration fictionnelle. Entre les faits et l’émotion. Il ne montre pas directement la Shoah, il s’y refuse, ce n’est pas le cœur de son sujet… tout en l’étant sans cesse.
Équation a priori insoluble, contradiction intenable que lui feront payer cher de nombreux critiques à la sortie du film. Les choix visuels de Spielberg paraissent pourtant, encore aujourd’hui, les plus pertinents pour signifier l’essence même du projet nazi : des piles de vêtements et d’effets personnels entassés, des prisonniers exécutés par balle sans ciller tels des animaux, un brasier de cadavres lors de la liquidation de Plaszow, un plan sur les cheminées d’Auschwitz crachant des cendres humaines dans la nuit noire, une file de femmes et d’enfants s’engageant dans un lugubre sous-sol, guidés vers une mort certaine par des soldats souriants… Insoutenable. Avec Kaminski, le cinéaste privilégie une forme la plus « anti-spielbergienne » possible pour s’effacer derrière la tragédie. Pas de story-board, pas de mouvements de grue ni d’angles tape à l’œil, un style exclusivement caméra à l’épaule : « J’ai rassemblé tous les outils dont j’avais l’habitude de me servir sur mes précédents films et je les ai balancés par la fenêtre. » Avait-il vraiment le choix ?
Les scènes les plus traumatisantes
Cible de toutes les hostilités, Spielberg n’a pas obtenu du Congrès juif mondial l’autorisation de planter ses caméras à l’intérieur d’Auschwitz, mais il n’en démord pas. Il est hors de question à ses yeux d’aller ailleurs pour filmer un épisode crucial du script : la séquence nocturne, dans le dernier tiers de l’intrigue, où le convoi des femmes juives parti du camp de Plaszow arrive en train à Auschwitz. Une erreur administrative (et véridique, selon le livre) à laquelle Schindler doit remédier en négociant, in extremis, la récupération de ses ouvrières. Pour parvenir à ses fins, Spielberg fera construire une réplique de la sinistre enceinte à taille réduite, en face de Birkenau. Sur le plateau, la mémorable et controversée scène des douches va terrasser le réalisateur – à l’écran, cinq minutes de suspense discutable durant lesquelles le spectateur, persuadé d’assister au gazage imminent des prisonnières dénudées, est finalement soulagé de voir de l’eau sortir des pommeaux. Le cinéaste pleurait déjà en lisant chaque page du script de La Liste de Schindler. Il pleure encore, devant son équipe, durant les « trois à quatre heures horribles passées dans cet endroit », qui fera craquer deux figurantes, incapables de revenir travailler le lendemain.
Pire encore pour Spielberg : la scène où, pour trier les prisonniers qui seront envoyés à Auschwitz, le lieutenant Amon Göth (Ralph Fiennes, révélation du film) et ses troupes font courir autour du camp les déportés, hommes, femmes, vieillards, nus comme des vers : « Le jour de tournage le plus traumatisant de toute ma carrière », répétera le réalisateur, en avril 2018 au festival de Tribeca, lors d’une projection anniversaire des 25 ans du film. Les quatre mois passés en Pologne seront d’autant plus éprouvants que la haine anti-juive reste toujours incrustée dans quelques esprits locaux, telle une tache indélébile. L’équipe découvre, certains matins, des croix gammées taguées sur le plateau ; une autochtone complimentant Ralph Fiennes en uniforme SS lui confie sa nostalgie du temps des « protecteurs » ; Ben Kingsley éjectera manu militari de son hôtel un client après que ce dernier eut mimé le geste d’une corde autour du cou à l’intention d’un des acteurs juifs du film…
La réception : polémiques et consécration
Le montage de La Liste de Schindler est une nouvelle épreuve pour Steven Spielberg qui, sur les scènes les plus difficiles, interrompt souvent Michael Kahn pour sortir de la salle et retrouver ses esprits. Achevé dans la douleur, le film sortira sur les écrans américains le 15 décembre 1993 (en France le 2 mars 1994), dans un montage final de 3 h 15 qui déclenchera une colossale (et inévitable) controverse. Dans le quotidien israélien Haaretz, un historien raille le réalisateur pour avoir fait son « Holocaust Park », tandis qu’aux États-Unis, la critique du Village Voice taxe le film de « joli divertissement sur le plus affreux drame du XXe siècle », où les Juifs sont réduits à leur statut de victimes. En France, la guerre intellectuelle contre Spielberg est incarnée par Claude Lanzmann, auteur de l’incontournable documentaire Shoah, qui reproche à l’Américain l’intention même d’avoir produit une fiction à partir du sujet. Dans Libération, Gérard Lefort signe une charge d’une étourdissante violence, dénonçant un usage de l’émotion jugé racoleur et hors sol. Décriée au même titre que celle des douches à Auschwitz, la scène de la petite fille au manteau colorisé de rouge, lors de l’écrasement du ghetto de Cracovie, inspire même à Lefort le terme de « pornographie ».
Malgré tout, des deux côtés de l’Atlantique, les louanges l’emportent et, en 1994, La Liste de Schindler remporte sept oscars, dont celui du meilleur film et meilleur réalisateur, une première pour Spielberg. En Amérique, des foules innocentes et massives ressortent des multiplexes en larmes, groggy, avouant devant les caméras leur stupéfaction face à l’horreur du génocide. On soupire face à cette ignorance d’autres grandes œuvres de fiction ou documentaires qui, avant La Liste de Schindler, ont montré l’horreur des camps de la mort (Spielberg, lui, les a tous vus, de Nuit et brouillard à Shoah…). Fidèle à ses engagements, Spielberg ne touchera ni cachet ni un seul centime de ses bénéfices sur son long-métrage, tous reversés au profit d’une organisation philanthropique qu’il crée en 1994 : la USC Shoah Foundation, chargée de recueillir et d’archiver les témoignages de rescapés autour du monde.
Le regard des historiens
Pour l’historien spécialiste de la Shoah Tal Bruttmann, 27 ans après sa sortie, La Liste de Schindler joue ainsi bel et bien son rôle d’outil de transmission : « La seule question qui se pose au sujet d’une œuvre de fiction traitant de la Shoah, qu’il s’agisse d’un film, d’une série ou même d’un comic book comme les X-Men, est la suivante : est-ce que ce traitement est digne ? Pour La Liste de Schindler, j’estime que la réponse est oui, malgré ses maladresses, bien plus à mes yeux que La Vie est belle de Roberto Benigni. Spielberg ne triche pas avec l’Histoire, il raconte frontalement celle des Juifs de Schindler, du début à la fin de la guerre. Ce n’est pas un film sur la Shoah, mais sur des Juifs qui ont échappé à la Shoah. C’est une allégorie qui, en même temps, fait découvrir cette histoire au public du fin fond du Nebraska qui ne serait jamais allé voir le film de Lanzmann. »
Quant à la polémique sur la petite fille en rouge, il la juge absurde : « Cette fillette nous dit l’essence même de la Shoah, l’usage du rouge permet à Spielberg d’individualiser le massacre alors qu’on a tendance à ne voir que des assassinats de masse. À travers ce procédé, le cinéaste rejoint exactement le propos de Serge Klarsfeld, qui rappelle que la Shoah, ce n’est pas 6 millions de morts, mais “1 + 1 + 1…”. Ce sont des destins individuels. Pour moi, la seule vraie dimension problématique du film est son final à Jérusalem, qui nourrit l’idée d’un automatisme entre la Shoah et la création d’Israël, et aussi l’idée que la place des Juifs ne serait pas en Europe. » Vaste débat que l’on sera bien en peine de trancher ici.
Un héritage toujours d’actualité
Mais une certitude déprimante : La Liste de Schindler semble aujourd’hui un souvenir bien lointain face aux regains d’antisémitisme constatés aussi bien sur certains campus américains que dans plusieurs récentes manifestations antivax en France. Dans l’interview qu’il avait accordée au Point à l’occasion de Pentagon Papers, en janvier 2018, Steven Spielberg nous confiait déjà son inquiétude et, en creux, un aveu d’échec : « L’antisémitisme est encore pire maintenant qu’il ne l’était en 1993. En dépit de La Liste de Schindler et de tant d’efforts pour toucher les gens sur le sujet, il continue de se répandre, et particulièrement depuis le 11 Septembre. Je ne referai jamais de film sur l’Holocauste, je considère avoir dit tout ce que je pouvais sur la question. Mais je pourrais tout à fait aborder le sujet de l’antisémitisme dans un film contemporain. Un jour. »
La Liste de Schindler, de Steven Spielberg (3 h 15). Avec Liam Neeson, Ben Kingsley, Ralph Fiennes, Amon Göth, Caroline Goodall, Jonathan Sagall, Embeth Davidtz, Mark Ivanir, Friedrich von Thun. Sur Arte à 21 h 00.



