Sidney Lumet revisite Agatha Christie avec une profondeur inattendue
En 1974, alors que le cinéma américain est dominé par les films sur le Vietnam, le Watergate et les catastrophes spectaculaires, Sidney Lumet opère un virage surprenant. Il choisit d'adapter Le Crime de l'Orient-Express, un classique d'Agatha Christie, semblant ainsi s'éloigner des préoccupations contemporaines. Après le succès de Serpico, plongée sombre dans la corruption policière, ce projet apparaît comme une parenthèse élégante. Pourtant, Lumet y découvre une question morale essentielle : que se passe-t-il lorsque la vérité ne suffit plus à assurer la justice ?
Un casting prestigieux pour une intrigue policière mythique
L'intrigue est célèbre : à bord de l'Orient Express, bloqué par la neige, un riche passager est assassiné de douze coups de couteau. Douze voyageurs suspects et le détective Hercule Poirot, joué par Albert Finney, doivent démêler l'énigme. Le producteur John Brabourne assemble un casting exceptionnel, incluant Lauren Bacall, Sean Connery, Vanessa Redgrave, Anthony Perkins, et Ingrid Bergman, qui remporte l'Oscar du meilleur second rôle pour son rôle modeste mais intense.
Le train devient un espace clos, similaire à un tribunal miniature, où Lumet explore les dynamiques de groupe et les vertiges de la culpabilité, rappelant son œuvre précédente 12 hommes en colère. Chaque compartiment sert de salle d'interrogatoire, et Poirot assemble patiemment les pièces d'un puzzle où chaque vérité en masque une autre.
La discipline de plateau et le choix audacieux d'Albert Finney
Sur le plateau, Sidney Lumet impose une discipline quasi-militaire, héritée de ses années en télévision. Les répétitions sont longues et précises, évitant que le film ne devienne une simple parade d'ego. Le choix d'Albert Finney pour incarner Poirot est une surprise : l'acteur, alors âgé de moins de 40 ans, subit un maquillage lourd pour arborer la moustache emblématique. Son interprétation transforme Poirot en un homme confronté à un dilemme moral, bien au-delà d'une simple machine à résoudre des énigmes.
Un film qui interroge la justice et résonne avec son époque
À mesure que l'enquête progresse, le film quitte le cadre du jeu de piste pour devenir une réflexion sur la culpabilité. La révélation finale, l'une des plus célèbres du roman policier, remet en question l'idée même de justice. Dans le contexte des années 1970, où le cinéma américain doute des institutions, Lumet capture les failles du système judiciaire. Le film reste jubilatoire plus de cinquante ans après sa sortie, grâce à son casting, l'élégance des décors et des costumes, et l'efficacité du scénario, apprécié même par Agatha Christie.
La version de 2017 par Kenneth Branagh n'a pas réussi à retrouver ce charme désuet, soulignant l'unicité de l'adaptation de Lumet. Le Crime de l'Orient-Express demeure ainsi une œuvre majeure, alliant divertissement policier et profondeur morale, témoignant du génie d'un réalisateur qui savait transformer un classique en questionnement universel.



