Projet Dernière Chance : un pari à 200 millions de dollars pour le cinéma original
Le titre français Projet Dernière Chance traduit parfaitement l'esprit du film américain Project Hail Mary. Cette expression évoquant l'ultime recours désespéré correspond étrangement au contexte de production de cette œuvre de science-fiction. Avec un budget de 200 millions de dollars, ce méga-récit spatial porté par Ryan Gosling incarne peut-être la dernière tentative de sauver une espèce cinématographique en voie de disparition : le blockbuster original sans lien avec une franchise préexistante.
Un cinéma du rêve menacé d'extinction
Depuis l'avènement des super-héros et des univers étendus, Hollywood a progressivement abandonné ces grands spectacles à effets spéciaux autonomes qui firent son âge d'or, de La Guerre des étoiles en 1977 aux succès isolés comme Avatar, Gravity ou Seul sur Mars. Les studios traditionnels, fragilisés par une succession de crises depuis la pandémie de Covid-19, n'ont plus les reins assez solides pour investir des sommes colossales dans des films dont personne ne connaît préalablement l'univers.
Seuls quelques réalisateurs au nom prestigieux parviennent encore à débloquer des projets originaux : Christopher Nolan avec Oppenheimer, Denis Villeneuve grâce au succès de Dune, ou Steven Spielberg qui bénéficie toujours de la confiance des studios. Pour les autres, la route est semée d'embûches.
Le pari financier d'Amazon MGM
C'est dans ce contexte qu'Amazon entre en scène. Après le rachat de la Metro-Goldwyn-Mayer pour 8,5 milliards de dollars en 2022, le géant du e-commerce lance son plus ambitieux projet cinématographique. Projet Dernière Chance, adapté du best-seller d'Andy Weir (déjà auteur de Seul sur Mars), représente un investissement de 248 millions de dollars bruts, ramenés à environ 200 millions après crédits d'impôts britanniques.
Le film suit les aventures du Dr Ryland Grace, scientifique envoyé aux confins de l'espace pour trouver une solution à un phénomène chimique destructeur menaçant la Terre. Au cours de son voyage, il noue une amitié improbable avec Rocky, une créature extraterrestre rocailleuse dont la civilisation est confrontée au même fléau.
Une logique économique révolutionnaire
Selon les analystes, un film de ce budget doit générer environ 500 millions de dollars de recettes mondiales pour atteindre le seuil de rentabilité. Un objectif que seuls les films de franchise atteignent régulièrement. Le dernier blockbuster de science-fiction non-franchisé à avoir tenté l'aventure avec une telle enveloppe était Tenet de Christopher Nolan en 2020, plombé par la pandémie.
Mais Amazon opère selon une logique différente. Avec une capitalisation boursière de 2 200 milliards de dollars, le groupe peut absorber un échec au box-office qui serait catastrophique pour un studio traditionnel. Kevin Wilson, responsable de la distribution en salles d'Amazon MGM, explique : « La valeur de ces films n'a pas le même poids au regard de notre modèle économique. Nous bénéficions d'une campagne marketing massive qui est amortie avant même que le film n'arrive en streaming. »
La sortie en salles comme produit d'appel
Pour Amazon, la sortie en salles de Projet Dernière Chance sert de double objectif : générer des recettes au box-office, mais surtout installer le film dans l'esprit des spectateurs qui le retrouveront quelques mois plus tard sur Prime Video. La campagne marketing traditionnelle (affiches, bandes-annonces, presse) devient ainsi une promotion pour la plateforme de streaming.
Cette stratégie du « streamer mécène » ne convainc pas tous les observateurs. David A. Gross, analyste chez Franchise Entertainment Research, rappelle que « tous les studios fonctionnent selon les mêmes indicateurs : un catalogue de films doit rapporter de l'argent – plus de revenus que de dépenses. Il n'existe pas de formule magique pour justifier un flop. »
Un manifeste artisanal au cœur de l'industrie
Derrière les considérations économiques se cache une véritable ambition artistique portée par les réalisateurs Phil Lord et Chris Miller, déjà auteurs du chef-d'œuvre animé Spider-Man New Generation. Le duo revendique un projet né d'un coup de cœur pour le roman d'Andy Weir, qu'ils comparent à « un film de casse du genre Du rififi chez les hommes de Jules Dassin ».
« Dès les premières pages, le récit présente une méthode de résolution de problèmes étape par étape », raconte Phil Lord. « Et puis, le lecteur découvre l'alien en pierre Rocky et il réalise que tout le futur de la Terre repose sur la capacité de Ryland Grace à se faire un ami ! »
Une production somptueuse et artisanale
Le film bénéficie d'une production soignée avec 2 018 plans à effets visuels, des décors physiques plutôt que des fonds verts, et la participation du directeur de la photographie Greig Fraser, oscarisé pour Dune. Ce dernier a même utilisé un filtre arc-en-ciel à 8 dollars acheté sur Amazon pour créer les halos lumineux à l'intérieur de l'atmosphère de la planète de Rocky.
« On mélange le haut et le bas », sourit Lord. « La caméra numérique la plus sophistiquée avec un grand capteur, et l'accessoire le plus grand public. Nous voulions que le film ne soit pas un Mac, mais un PC. À l'image, il n'y a rien de lisse, rien de brillant. Tout est fonctionnel. »
Un test crucial pour l'avenir du cinéma
Les premières critiques américaines sont enthousiastes (95% de critiques positives sur Rotten Tomatoes), comparant le film à « un Spielberg des années 1980 », fusion réussie entre E.T., l'extraterrestre et Rencontres du troisième type. Le film vise un démarrage nord-américain entre 63 et 65 millions de dollars, ce qui en ferait le meilleur premier week-end de l'histoire d'Amazon MGM Studios.
Pour Lord et Miller, Projet Dernière Chance représente une profession de foi : « Les gens n'arrêtent pas de nous dire : quel dommage qu'on ne fasse plus de films comme ça. Et je réponds : mais si justement, on vient d'en faire un ! Nous voulons nous battre pour que Projet Dernière Chance incarne le contre-exemple de ce discours qui dure depuis cent ans, selon lequel le cinéma est en train de mourir. »
Le succès ou l'échec de ce film déterminera si le blockbuster original à 200 millions de dollars peut encore exister dans le paysage cinématographique contemporain. Un envol vers les étoules prouverait une soif populaire persistante pour ce type d'œuvre. Un échec confirmerait ce que tout Hollywood redoute : sans franchise, le blockbuster original est une espèce condamnée, avec ou sans le soutien d'un streamer.



