Pride à Lyon : 30 ans après, la première marche racontée
Pride à Lyon : la première marche de 1996 racontée

En 1996, Lyon organisait sa première marche des fiertés, le 15 juin. Trente ans plus tard, la ville compte deux prides : celle du centre LGBT, qui a défilé en juin, et celle du Collectif fiertés en lutte, reportée à ce samedi en raison de la canicule historique de l'été. Pierre Gandonnière, ancien président du Centre gay et lesbien du Rhône et militant LGBTQI+ actif dans les années 1970 et 1990, revient pour 20 Minutes sur cette première marche, ses difficultés et son héritage.

Une vie clandestine malgré la dépénalisation

Pierre Gandonnière décrit une époque où la discrétion était une condition de survie sociale et professionnelle. « Tu avais intérêt à être discret, à ne pas mélanger vie personnelle et vie professionnelle. Dire ouvertement ton orientation sexuelle pouvait t'attirer des problèmes », se souvient-il. Il rapporte avoir entendu des patrons dire qu'ils ne « voulaient rien savoir », et surtout qu'ils ne voulaient pas que « ça se voie ». Malgré la loi de dépénalisation de 1982, être visible restait très difficile. « Quand on fait notre coming out, on sait qu'on peut perdre la moitié de ses proches. Parfois, c'est la totalité. Ce n'était pas évident et malgré l'évolution de la société, ça ne l'est toujours pas. »

Les lieux de rencontre étaient rares et risqués. « Avant, il n'y avait que des bars clandestins où il fallait sonner, une petite fenêtre s'ouvrait, et tu n'entrais pas si on ne te connaissait pas. J'en ai vu, des descentes de police », raconte-t-il. Les lieux de drague en plein air étaient encore plus dangereux : « Les lois contre les prostituées étaient appliquées aux gays. Le délit de racolage était transformé en incitation à la débauche – même si tu ne faisais rien –, rien que parce que tu étais là. Ensuite, tu pouvais être fiché, ce qui t'obligeait à aller pointer au commissariat… Les gays et les lesbiennes vivaient dans la peur tout le temps. »

La loi comme levier de changement

Pour Pierre Gandonnière, la reconnaissance légale est essentielle. Il en donne un exemple personnel : « Après l'adoption du mariage pour tous en 2013, je me suis marié, et le maire de mon arrondissement ne voulait pas le faire. La mairie centrale l'a obligé, c'est la force de la loi et de la République, et ça se respecte. » Il rappelle qu'en 1996, le combat portait sur le CUS (contrat d'union sociale), qui deviendra le PACS en 1999. « Il fallait qu'on obtienne la reconnaissance de nos liens, de nos existences. »

Cette conviction s'ancre dans son parcours militant. Dès 1976, étudiant sur le campus de Bron et membre du syndicat étudiant Unef ID, il participe à la création du GLH (Groupe de libération homosexuelle) à Lyon. « Tout cet engouement, ça vient de l'après Mai 68 », explique-t-il. Pour recruter, il distribue 2.000 flyers à la fac, mais les moyens de communication sont limités : « Je ne pouvais pas indiquer mon adresse personnelle. Alors j'avais pris une “poste restante”, le courrier était adressé à mon nom, et je suis allé le récupérer au guichet. »

Une marche contre l'interdiction municipale

Le contexte lyonnais de 1996 est marqué par l'opposition de la mairie. « Le maire Raymond Barre avait interdit aux neuf maires d'arrondissements de signer des certificats de concubinage, le seul document à l'époque qui permettait à des couples de même sexe d'ouvrir des droits pour les mutuelles complémentaires, des assurances, ou pour signer un bail ensemble », rappelle Pierre Gandonnière. L'organisation de la marche se heurte à de nombreux obstacles : « La mairie a tout fait pour que ça se passe mal ou pas du tout. Même dans nos rangs, certains ne voulaient pas descendre dans les rues, ils disaient que ça donnerait “une mauvaise image de nous”. »

L'adjoint à la sécurité, Jean-François Mermet, avait imposé un parcours jugé impossible : « Il voulait obliger le défilé à passer par la rue de la République un samedi après-midi, avec les chars et les camions, au milieu des terrasses, de la foule des week-ends, des files d'attente des cinémas. » Face au barrage de police, l'intervention de Gérard Collomb, alors maire du 9e arrondissement, a été décisive : « Il est venu nous rejoindre, a mis son écharpe tricolore, et nous sommes passés. » Le cortège est finalement arrivé sous les fenêtres de Raymond Barre, réclamant les contrats de concubinage.

Le succès dépasse les attentes : « On nous avait dit qu'à Lyon, ça ne marcherait jamais, que si on atteignait les 500 personnes, on aurait de la chance. Nous étions 2.000. » Pour Pierre Gandonnière, cette première marche avait un côté libérateur, malgré l'inquiétude : « Tout au long du parcours, l'ambiance était festive mais inquiète. Celles et ceux qui défilaient pour la première fois en plein centre de Lyon, qui s'affichaient, qui s'assumaient, avaient peur de se faire arrêter ou agresser. » Les réactions hostiles ont été minoritaires : « Il y a eu quelques gestes hostiles, des regards de travers, des remarques désagréables. Mais il y a surtout eu de la bienveillance. » Des personnes présentes sur les trottoirs sans oser rejoindre le cortège ont rejoint les marches suivantes.

Le mouvement s'est ensuite amplifié : certains cortèges ont réuni jusqu'à 15.000 personnes. Pierre Gandonnière conclut : « Les prides n'ont l'air de rien, mais elles sont un petit ruisseau qui grossit et finit par devenir un fleuve, ce qui fait changer les choses. »