Un panorama cinématographique riche et éclectique
Cette semaine, les salles obscures offrent aux spectateurs un joli mélange de propositions cinématographiques, oscillant entre fresque sensible, satire mordante et récits politiques engagés. La diversité des genres et des origines géographiques promet une expérience de visionnage des plus enrichissantes.
« Silent Friend » : La vie secrète d'un arbre à travers les époques
★★★★ Ces derniers mois, de nombreux récits familiaux centrés autour d'une maison et de la mémoire intergénérationnelle ont défilé sur les écrans. La réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi propose une bouffée d'air frais avec son très beau Silent Friend, qui reprend ce concept… mais avec un arbre. Un majestueux ginkgo biloba, pièce maîtresse d'un jardin botanique allemand, sert de point commun à plusieurs histoires s'étalant du début du XXe siècle aux années 1970, jusqu'à la pandémie de Covid-19.
Cet arbre, l'ami silencieux du titre, soutient Grete (Luna Wedler) dans sa quête d'émancipation dans un monde d'hommes, témoigne de l'éveil amoureux du jeune Hannes (Enzo Brumm) et entretient un dialogue secret avec Tony (Tony Leung), un scientifique spécialisé en neurologie infantile. Les récits s'entrelacent avec une fluidité remarquable, et la profondeur philosophique du regard qu'Ildikó Enyedi pose sur le monde laisse une impression durable.
« The Drama » : Dynamitage des codes de la comédie romantique
★★★ Le réalisateur norvégien Kristoffer Borgli connaît parfaitement les rouages bien huilés de la comédie romantique classique. Dans The Drama, il joue avec les clichés pour mieux les dynamiter, offrant un film divertissant porté par une bonne dose d'humour noir et un questionnement de fond. L'histoire suit le coup de foudre entre Emma (Zendaya) et Charlie (Robert Pattinson) à Brooklyn, et leur préparation au mariage qui tourne au désastre lors d'une soirée entre amis où chacun doit avouer son pire méfait.
La révélation d'Emma change radicalement le regard de son fiancé, soulevant des questions essentielles : que sait-on vraiment de la personne dont on partage la vie ? Que devient l'amour façon Hollywood face aux aspérités de la réalité ? Le film répond avec une acidité à toute épreuve dans un jeu de massacre ingénieux et réfléchi.
« Yellow Letters » : Être ou ne pas être artiste sous répression
★★★★ Les « yellow letters » sont ces lettres de licenciement arbitraires reçues par Aziz (Tansu Biçer), metteur en scène, et sa femme Derya (Özgü Namal), comédienne, après la visite d'un notable dans leur théâtre d'Ankara. Commence alors pour le couple et leur fille adolescente une période de remise en question radicale sur la pratique de leur art face à la colère des autorités.
Le réalisateur allemand Ilker Çatak, lauréat de l'Ours d'or à Berlin, s'inspire des purges menées par le pouvoir turc entre 2016 et 2019. Son scénario interroge avec intensité le positionnement moral de l'individu dans un régime répressif, tout en observant le délitement des relations intimes et la résurgence d'une violence machiste. Le choix de tourner en Allemagne, avec Berlin dans le rôle d'Ankara, renforce le propos sur la fragilité universelle de la liberté d'expression.
« Nuestra Tierra » : Terre fracturée et mémoire autochtone
★★★★ La cinéaste argentine Lucrecia Martel signe son premier documentaire, Nuestra Tierra, avec une maîtrise formelle et narrative impressionnante. Le film revient sur le meurtre de Javier Chocobar, chef de la communauté Chuschagasta, tué en 2009 par trois hommes venus expulser les autochtones de leurs terres ancestrales.
Près de dix ans plus tard, Martel suit le procès, qu'elle décrit comme « une œuvre théâtrale ». Son film tresse la scène du meurtre (filmée par le coupable), les audiences du tribunal-théâtre, et la vie quotidienne et les souvenirs de la communauté Chuschagasta. La voix off personnelle de la réalisatrice accompagne ce récit ancré dans une terre imprégnée de souffrance ancestrale, offrant un témoignage éminemment politique et humain.
Autres films notables de la semaine
« Plus fort que moi » (★★★★) : Inspiré d'une histoire vraie, ce film britannique suit John Davidson (Robert Aramayo), un Écossais découvrant à l'adolescence qu'il est atteint du syndrome de Gilles de la Tourette. Soutenu par une mère adoptive bienveillante, il transforme son handicap en force, dans une fable sociale touchante et intelligente.
« Holding Liat » (★★★★) : Ce documentaire produit par Darren Aronofsky suit le combat de Yehuda Beinin, ex-militant pacifiste, pour la libération de sa fille Liat, otage du Hamas depuis le 7 octobre 2023. À travers ce cas particulier, le film observe avec finesse les déchirements de la société israélienne.
« Le Fleuve de la mort » (★★★★) : Ce long-métrage en noir et blanc de Luis Buñuel (1954), restauré, explore une vendetta familiale au Mexique, traitant du poids des traditions et de la fascination pour la violence.
« Derrière les palmiers » (★★) : À Tanger, un jeune homme modeste entame une relation avec une Française aisée, dans un film qui capture avec finesse les écarts de classe, mais dont la retenue narrative peut créer une certaine distance.
« Hélène, trésor transnational » (★★) : Ce documentaire retrace le parcours singulier d'Hélène Hazera, figure de France Culture et militante, l'inscrivant dans l'histoire des combats politiques et intellectuels des années 1970-1980.



