Les Oscars 2024 : entre surprises et déclin, une institution en mutation
Oscars 2024 : une institution en mutation face aux défis

Les Oscars 2024 : une cérémonie sous tension

La 98e cérémonie des Oscars se tiendra dans la nuit de dimanche à lundi au Dolby Theater de Los Angeles, avec plusieurs interrogations en suspens. Sinners peut-il créer la surprise face à Une Bataille après l’autre ? Timothée Chalamet va-t-il perdre le trophée du meilleur acteur, qui semblait à portée de main pour Marty Suprême, après une campagne promotionnelle maladroite ? Les réponses arriveront à partir de minuit, heure de Paris.

Le déclin d'une grand-messe populaire

Les Oscars ne sont plus l'événement populaire qui rassemblait plus de 50 millions d'Américains pour le sacre de Titanic en 1998. Après avoir longtemps privilégié les blockbusters comme Braveheart, Gladiator ou Le Seigneur des anneaux : le retour du roi, l'Académie s'est diversifiée depuis quinze ans, mettant en avant le cinéma indépendant (Moonlight, Nomadland, Anora) et même étranger (Parasite). Résultat : moins de 20 millions d'Américains ont regardé les dernières éditions. Cette chute s'explique également par l'activisme clivant des stars hollywoodiennes et l'impact du streaming qui bouleverse toute l'industrie.

Un rendez-vous incontournable malgré tout

Mais il ne faut pas enterrer trop vite cette institution presque centenaire. Les Oscars restent un rendez-vous majeur pour le cinéma. Aucune autre cérémonie ne cumule cette histoire, cette reconnaissance mondiale et ce poids industriel, explique David Tarleton, cinéaste et producteur, directeur du département des arts du cinéma à l'université de Syracuse.

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Le décalage avec le grand public

On entend souvent que les Oscars sont devenus « woke » et récompensent des films inconnus du grand public. David Tarleton reconnaît une part de vérité : « Après le contrecoup du mouvement #OscarsSoWhite en 2015-2016, l'Académie a intégré des milliers de nouveaux membres et diversifié ses rangs à l'international de manière agressive, ce qui a réellement modifié le profil des gagnants. On se retrouve avec des longs-métrages comme Coda sacré meilleur film en 2021 ou The Power of the Dog pour la meilleure réalisation, alors que la plupart des spectateurs seraient bien incapables d'en dire un mot. Le décalage est réel.»

Il nuance cependant : « Les Oscars ont toujours eu une relation compliquée avec les goûts populaires. Des gens comme les autres de Robert Redford a battu Raging Bull en 1981. Collision l'a emporté sur Le Secret de Brokeback Mountain en 2006. L'Académie n'a jamais été le simple reflet de ce que le public aime. Ce qui a vraiment changé, c'est que le streaming a fait exploser tout l'écosystème. Il n'y a plus d'expérience cinématographique partagée que les Oscars pourraient couronner.»

L'impact commercial en mutation

Les Oscars comptent-ils encore ? Oui, mais différemment. Au sein de l'industrie, un Oscar reste le signal de prestige le plus puissant, débloquant des budgets et ouvrant des portes. En tant qu'événement culturel suivi par tout un pays, c'est en grande partie terminé, comme le prouvent les chiffres d'audience.

Au box-office, les recettes sont-elles encore boostées par une nomination ou une victoire ? Cela arrive, mais c'est plus aléatoire. « Il fut un temps où une nomination à l'Oscar du meilleur film pouvait littéralement relancer la carrière d'un film en salles. Le Discours d'un roi a réalisé environ 60 % de ses recettes totales aux États-Unis après sa nomination. On ne voit plus guère ce genre de bond aujourd'hui», explique Tarleton.

À l'international, l'impact reste significatif. Une nomination pour le meilleur film international peut changer la donne pour la sortie d'un film étranger aux États-Unis, comme avec Parasite. Une victoire peut ouvrir des marchés en salles en France ou en Allemagne. Le boost le plus constant concerne désormais les acteurs : une nomination ou une victoire peut relancer tout un catalogue de films sur les plateformes de streaming.

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Le poids des campagnes marketing

Qu'est-ce qui compte davantage pour gagner : la qualité ou la campagne marketing ? La campagne compte bien plus qu'on ne l'admet, selon Tarleton. « Un film exceptionnel peut totalement passer inaperçu si personne ne fait l'effort d'aller chercher les votants. Et un film simplement 'pas mal' peut absolument gagner si la campagne est assez habile et bien financée.»

L'exemple classique est la course de 2011 : The Social Network était considéré comme le meilleur film, mais Le Discours d'un roi a gagné grâce à la campagne de terrain d'Harvey Weinstein. « Les années Miramax ont globalement inventé la campagne moderne. Weinstein a compris très tôt que les membres de l'Académie réagissent au contact direct, aux projections répétées et à un récit expliquant pourquoi un film mérite de gagner.»

Côté budget, une campagne sérieuse pour le meilleur film peut coûter entre 5 et 30 millions de dollars, parfois plus. Pour un petit film, cela peut représenter 20 à 30 % du budget marketing total.

Un tremplin pour les carrières ?

Les Oscars ont redonné un coup de projecteur à des carrières comme celles de Brendan Fraser ou Ke Huy Quan. Mais une statuette est-elle un tremplin systématique ? Tout dépend de la position dans la carrière.

Pour les réalisateurs, un Oscar est une clé qui ouvre des portes. « Bong Joon-ho est l'exemple récent le plus flagrant. Après le triomphe de Parasite, il n'était pas seulement plus célèbre, il avait un véritable levier pour développer ce qu'il voulait. Chloé Zhao est passée directement de Nomadland à un Marvel.»

Pour les acteurs, c'est plus délicat. Cela peut être un tremplin, comme pour Lupita Nyong'o après Twelve Years a Slave, mais cela peut aussi créer des attentes difficiles à assumer. Pour les métiers techniques, l'impact est souvent plus discret mais très réel.

La récompense la plus convoitée ?

Pour le cinéma, un Oscar reste la récompense la plus convoitée. « Les Emmy Awards ont plus de poids culturel qu'avant, et Cannes ou Sundance peuvent compter autant, sinon plus, pour certains cinéastes. Mais rien d'autre ne cumule cette histoire, cette reconnaissance mondiale et ce poids industriel», conclut David Tarleton. Il note cependant que les jeunes cinéastes y accordent parfois moins d'importance, une génération qui n'a pas forcément besoin de la bénédiction de l'Académie pour se sentir légitime – un phénomène intéressant et sans doute sain.