De la Muzak aux playlists mood : la musique fonctionnelle révélée dans un documentaire
Muzak et playlists mood : même combat musical ?

De la Muzak aux playlists mood : la musique fonctionnelle révélée dans un documentaire

Quelle différence existe-t-il entre nos playlists « mood » contemporaines, comme Booster ma course, Réveil zen ou Soirée au coin du feu, et les musiques d'ascenseur souvent jugées insipides ? Un raccourci audacieux permettrait presque d'affirmer qu'il s'agit de... la même chose ! Car les premières sont les dignes héritières des secondes, selon le passionnant documentaire Une histoire de la musique d'ascenseur, diffusé sur arte.tv et YouTube dès le 11 mars. Signé David Unger, ce film de 52 minutes, visionné par 20 Minutes, est truffé de révélations surprenantes. Après l'avoir vu, vous ne prendrez plus l'ascenseur – ni n'écouterez vos playlists – de la même manière.

Muzak : l'invention d'une musique pour le travail

C'est un nom qui ne vous dira probablement rien : « Muzak ». Il s'agit de celui d'une société new-yorkaise fondée en 1934 par un général nommé George Owen Squier. Pionnier de l'aviation – il effectua le premier vol militaire avec les frères Wright en 1908 –, il inventa, une fois à l'âge de la retraite, un système de télécommunications permettant de diffuser plusieurs signaux sonores dans un même câble. La finalité ? Avec Muzak, contraction entre « Music » et « Kodak », notre général à la retraite allait pouvoir nous jouer sa petite musique bien à lui, avec une partition parfaitement rodée : de la musique spécialement créée pour ambiancer les lieux de travail et aider les gens à travailler plus efficacement. Trop bien ? Pas si sûr...

Une forme de perversion et de manipulation

Revenant largement sur ces débuts enthousiasmants avec force images d'archives, le documentaire Une histoire de la musique d'ascenseur peut d'abord faire sourire : la démarche du vieux militaire semble aujourd'hui un peu désuète. Mais on comprend bientôt que Muzak n'est pas simplement là pour mettre de l'ambiance sur les chaînes de montage et dans les bureaux, mais plutôt pour battre la mesure.

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« Sa philosophie est qu'une musique ennuyeuse peut rendre moins ennuyeux un travail ennuyeux », décrypte Pauline Nadrigny, philosophe et spécialiste des arts sonores. Et par-delà ce qui pourrait faire croire à un confort de travail accru, la musique de Muzak n'aura d'autre but que celui de doper la productivité des employés. Des chiffres de +10, voire +13 % sont même évoqués.

« Derrière ce souci apparent du bien-être du travailleur, il y a en fait une forme de perversion de l'expérience musicale et de manipulation profonde des affects dans une société productiviste », poursuit la philosophe dans le film.

Des ascenseurs aux supermarchés : la musique omniprésente

Alors oui, d'ascenseur et de musique d'ascenseur, il est bien question dans le film de David Unger. Car Muzak fera évidemment monter – et descendre – ses sons sirupeux dans les buildings. Le but, cette fois : calmer les nerfs des gens qui prenaient l'ascenseur, pas toujours rassurés de se laisser enfermer dans ces boîtes encore assez nouvelles à l'époque.

Muzak l'a ainsi compris tout de suite : la musique possède des vertus « fonctionnelles », « comme la musique militaire pour aller au combat », rappelle Jacques Attali, auteur du livre Bruits, paru en 1977. D'ailleurs, la firme new-yorkaise fera son beurre dans les usines d'armement durant la Seconde Guerre mondiale, avant d'embrasser l'industrie du disque, en pleine explosion, dans les années 1950.

Les ancêtres des playlists mood

Mais au fait, nos playlists « mood » ? Patience, on y arrive ! Dans les années 1950, celle que l'on appelle désormais « la Muzak » va se répandre en vinyles adaptés à tous les moments de la journée : des musiques pour la lecture, pour l'heure du café, ou pour un petit barbecue entre amis. Il y aura même ce disque sur la pochette duquel figure une femme visiblement heureuse avec son aspirateur balai. Son titre, très disneyen : « Siffler en travaillant » ! Et un slogan : « Ce disque a le don pour alléger les tâches ménagères ». On n'ose y croire...

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Autre découverte au visionnage du documentaire d'arte.tv : la musique non pas d'ascenseur, mais de supermarché. Saviez-vous que celle diffusée dans nos grandes surfaces peut varier selon les jours de la semaine, voire les rayons ? Avec un seul but : stimuler nos achats, voire nous « déculpabiliser » lorsque vient le moment de payer, explique Jacques Attali. Édifiant.

L'héritage de la Muzak dans nos playlists contemporaines

Alors oui, nos playlists « mood » sont malgré nous inspirées de la Muzak ! Attention, on ne parle pas ici des compilations 90's ou Aya Nakamura, qui réunissent les indispensables dont on ne peut se passer dans la mémoire de nos smartphones. C'est bien de ces titres thématisés et étiquetés Concentration, Motivation... dont il est question, ceux qui ont des vertus précises pour nous accompagner dans certains moments de la journée. Et comme le dévoile Une histoire de la musique d'ascenseur sur arte.tv, tous ne sont pas forcément pétris de bonnes intentions...

Le documentaire révèle ainsi comment la musique, loin d'être un simple divertissement, peut être instrumentalisée pour influencer nos comportements, de l'usine au supermarché, en passant par nos écouteurs personnels. Une plongée fascinante dans l'histoire méconnue de la musique fonctionnelle, qui questionne notre rapport à l'art sonore et à la productivité.