Lucie de Lammermoor à l'Opéra-Comique : une première avec incident
Lucie de Lammermoor : incident à l'Opéra-Comique

Une première mouvementée à l'Opéra-Comique

Une première sans scandale n'est pas une première. Même un petit, comme celui qui a étrenné la nouvelle production de Lucie de Lammermoor à l'Opéra-Comique jeudi dernier. Rien à voir avec le chahut dantesque du Sacre du printemps au Théâtre des Champs-Élysées en 1913. Mais quand même. Pendant le premier acte, alors que le spectacle ronronnait gentiment, un spectateur placé à l'orchestre a profité d'un silence pour hurler : « Réglez les micros ! C'est une honte ! »

Chacun a regardé ses voisins avec étonnement : « Il y a donc des micros ? » Ce n'était pas frappant. Si l'on compare avec la riche dynamique obtenue par John Eliot Gardiner dans cette salle Favart, on est même loin du compte. La cheffe d'orchestre Speranza Scappucci s'est contentée d'un geste de conciliation pour calmer l'importun. Autant soigner une brûlure au lance-flamme avec de l'eau de mélisse. Mais le traitement a été efficace et le mauvais-coucheur s'est tu.

Après l'entracte, en maître des lieux à qui on ne la fait pas, Louis Langrée a pris la parole depuis une travée de la salle (malin !) pour signifier avec calme que l'acoustique de l'Opéra-Comique était assez exceptionnelle pour se passer de micro. Désaveu cinglant pour M. Rouspéteur qui n'a pipé mot et n'avait plus que ses doigts pour régler son sonotone. La salle s'est rangée comme un seul homme derrière le patron, prête à régler son compte au singe hurleur. Imaginez que le micro de Louis Langrée se soit mis à siffler sous l'effet Larsen, ou qu'il gémisse à chaque fricative et s'étouffe sous le poids des occlusives ! Secouée de rire, la salle changeait de camp aussitôt.

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Un réquisitoire féministe contestable

Revenons au spectacle. Qu'est-ce qui distingue la version originale italienne de la version française ? Donizetti a réglé celle-ci pour le Théâtre de la Renaissance et tous les théâtres de province où la VO et le surtitrage n'existaient pas encore. Pour une raison inconnue (sans doute à la demande de la prima donna), le compositeur a aussi changé la musique du premier air et de la cabalette de Lucie, beaucoup moins beaux en français que le délicieux « Regnava nel silenzio » de l'original italien.

Dans la langue de Molière, Lucie chante un ton plus haut. Le contre mi bémol est donc un contre fa (aussi haut que la Reine de la Nuit). La scène de la folie nous semble écourtée. Les cadences en miroir avec la flûte manquent cruellement. Mais surtout la langue française impose un ton plus posé, moins passionné, plus rationnel. Emma Bovary devait vraiment périr d'ennui pour se gorger de cette Lucie à l'Opéra de Rouen.

Ajoutons que Sabine Devieilhe n'est pas la plus brûlante des interprètes. Elle semble soupeser chaque geste, négocier chaque nuance avec parcimonie. La voix sonne petite, étroite, pointue, et l'incarnation très sage. Difficile de s'attacher à une telle héroïne ! Les hommes ne sont guère plus attirants car le metteur en scène les représente en soudards-violeurs avinés. Cerise sur le gâteau, une femme nue (le double muet de Lucie ?) est martyrisée par ces messieurs. Pourquoi s'acharner sur ces pauvres Écossais pris dans des jeux de pouvoir ? Tout s'articule pour bâtir un réquisitoire féministe sans quoi l'opéra ne serait pas seulement has been (n'est-ce pas M. Chalamet) mais « toxique ».

Toutefois la seule personne à commettre un homicide est Lucie de Lammermoor, sur la personne de son mari, la nuit de ses noces. Et la scène de crime (il faut bien appeler les choses par leur nom) est un véritable carnage. Certes, c'était un mariage arrangé, mais cela mérite-t-il une éviscération ? Et que veut-on nous dire ? Qu'avec la pression subie, la violence de Lucie est légitime ? Tout cela n'est pas très clair. Et contestable aux entournures. Le public se sent manipulé sans trop comprendre ce qu'on attend de lui.

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La révélation Vermot-Desroches

Après la révolution vocale et théâtrale de Maria Callas, puis l'époustouflante incarnation de Natalie Dessay, on a l'impression d'un retour en arrière. Nous voilà donc revenus à Lucie à la voix d'oiseau, sans la dimension tragique d'une Callas ni l'électricité d'une Dessay. Plutôt ici une vague mélancolie bourgeoise. D'ailleurs, Lucie semble moins folle que Lucy. La langue de Descartes tenant la déraison à bonne distance.

Nous voici ramenés à l'époque d'une Lily Pons, dont Sacha Guitry disait que sa gorge était comme la grotte de Lourdes : il s'y produisait des miracles. Or, à l'instar de Sarah Bernhardt au théâtre, ce style n'est-il pas démodé ? C'est aussi une question de langue. Le français sonne plus retenu, voire coincé et pompeux. À l'époque de la création de l'œuvre, le Sextuor du deuxième acte était le clou de la soirée. Il ne fait pourtant pas autant d'effet que celui du deuxième acte de Don Giovanni.

Aujourd'hui, c'est la scène de la folie qu'on attend avec impatience. Là, nous n'avons pas été déçus. Après avoir montré la prudence d'un chat, Sabine Devieilhe livre toutes ses forces dans la bataille et c'est magnifique. Dans le rôle d'Henri Ashton, le baryton québécois Étienne Dupuis est remarquable. À la fois solide et subtil. Dans celui de Gilbert, Yoann Le Lan compose un traître plus vrai que nature avec un timbre agréable. Sahy Ratia est également un Lord Arthur idoine.

Mais la révélation de la soirée, c'est le ténor Léo Vermot-Desroches qui joue le rôle de l'amoureux de Lucie, Edgard. Remarquable dans le duo d'amour du premier acte, il devient bouleversant dans le dernier. Grâce à lui, on comprend que ce n'est pas une question d'idiome. La prétendue froideur du français disparaît sous la couronne du grand style. La langue de Racine peut être déchirante si elle est dite avec noblesse et abandon. Ajoutez à cela un timbre ardent, une élégance vocale et une belle présence. La cheffe d'orchestre Speranza Scappucci est à son affaire, même si Insula orchestra est avare en couleurs.

Le décor évoque un appartement haussmannien rempli de têtes de cerfs (les vils noceurs sont chasseurs par-dessus le marché !) et de lanternes rouges qui suggèrent des agissements peu chrétiens. Une tapisserie au motif déprimant agit comme une promesse d'enfermement. Heureusement, les chanteurs, eux, ne font pas tapisserie.