Les Rayons et les Ombres : un film sur la collaboration qui divise la critique
Les Rayons et les Ombres : un film sur la collaboration qui divise

Un pari cinématographique audacieux

Peut-on consacrer trois heures de film à un collaborationniste sans commentaire moralisateur, en faisant confiance à l'intelligence du spectateur ? C'est le défi que relève Xavier Giannoli avec Les Rayons et les Ombres. Le réalisateur promet un cinéma qui dépasse les notions simplistes de bien et de mal, emmenant le public sur un terrain inflammable : la trajectoire tragique de Jean Luchaire, directeur du journal Notre Temps sous l'Occupation.

L'antihéros parfaitement incarné

Jean Dujardin incarne avec une maîtrise remarquable ce personnage complexe : corruptible, opportuniste, antisémite par intérêt. Le film nous entraîne avec un malaise fascinant dans les coulisses de la lâcheté collaborationniste. Giannoli ose même, par moments, humaniser son personnage en montrant sa dimension de père aimant, fusionnel avec sa fille, bon vivant qui, face à l'invasion allemande, enchaîne les pires compromissions.

Comprendre sans excuser : une ligne fragile

Le réalisateur a martelé son intention : montrer de quoi l'homme est capable. En exposant les ombres de l'Histoire, le film fait ressortir par contraste les quelques résistants qui apparaissent à l'écran, tels des rayons dans les ténèbres. Cependant, la dernière demi-heure du film rompt cet équilibre subtil avec la scène du procès. Le discours final du magistrat, véritable mode d'emploi moral, fige la réflexion laissée jusqu'alors au spectateur.

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Un débat critique passionné

Les réactions à la sortie du film ont été vives et contrastées. Si Télérama et une majorité de critiques ont salué le travail, Libération a mené une charge virulente contre le film, dénonçant un « confusionnisme glamour » et accusant Giannoli de créer de l'empathie pour le personnage. Le journal s'indigne particulièrement devant ce qu'il qualifie de « fausse dénonciation complaisante » qui finirait par « faire pleurer sur le sort des bourreaux ».

La question de la complexité historique

Le philosophe Pierre-André Taguieff observe que « l'accusation de relativisation est aujourd'hui une manière élégante de dénoncer ce qui serait le péché capital. Mais elle traduit surtout un refus de penser la complexité au profit d'une diabolisation simplificatrice ». L'Humanité va plus loin, estimant le film dangereux dans le contexte actuel de montée du racisme et de l'antisémitisme.

Un débat qui n'est pas nouveau

Cette polémique rappelle étrangement celle qui entoura la sortie de Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974, accusé lui aussi de « faire le jeu » de l'oubli en filmant la banalité d'un collabo ordinaire. Cinquante ans plus tard, l'historien Pascal Ory avait prévenu Giannoli pendant l'écriture du film : « On ne te pardonnera pas le moindre mensonge. Et on ne te pardonnera pas de dire la vérité ».

La question fondamentale : peut-on encore montrer la complexité ?

Une interrogation fondamentale émerge de ce débat : notre époque est-elle encore capable d'accueillir des œuvres qui traitent de sujets immoraux sans mode d'emploi moral ? Taguieff dénonce une « véritable infantilisation du public, considéré comme incapable de réflexion critique ». Il faudrait protéger les spectateurs des œuvres ambiguës, comme s'il s'agissait d'enfants naïfs et crédules.

Le débat dépasse largement le cadre cinématographique pour interroger notre rapport collectif à l'Histoire. Faut-il préciser en 2026 que les nazis étaient méchants ? Si la réponse est oui, cela pourrait être inquiétant. Giannoli, qui annonçait vouloir « résister au robinet d'eau tiède moralisateur d'un certain cinéma », avait placé la barre très haut. L'irruption de la plaidoirie finale laisse cependant un goût de renoncement, comme si le réalisateur avait finalement cédé à la crainte du « qu'en-dira-t-on » médiatique.

La question reste ouverte : peut-on diffuser aujourd'hui le chef-d'œuvre de Louis Malle sans déclencher les mêmes polémiques ? Rien n'est moins sûr. Et si ce n'est pas le cas, c'est peut-être le signe d'une époque qui préfère les certitudes simplificatrices à la complexité historique, aussi douloureuse soit-elle à regarder en face.

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