Les Moissons du ciel : le film qui précéda vingt ans de silence pour Terrence Malick
En 1978, Terrence Malick achève son deuxième long-métrage, Les Moissons du ciel (Days of Heaven), qui connaîtra un succès retentissant au Festival de Cannes l'année suivante. Puis, de manière surprenante, le cinéaste va s'effacer du paysage cinématographique pendant deux décennies entières. Comme si la terre brûlée que l'on aperçoit dans son film consacré aux travailleurs saisonniers américains reflétait son propre état intérieur. Une œuvre qui semble l'avoir laissé vidé, à l'image des vastes plaines infinies qu'il capture avec une majesté rare. Ce chef-d'œuvre méconnu est à redécouvrir sur Arte, ce lundi 30 mars, à 20 h 55.
Une continuité narrative avec Badlands
Les Moissons du ciel répond directement à son premier film Badlands (La Balade sauvage), dont il reprend la technique narrative distinctive : une voix off féminine qui commente l'action et en tire la morale profonde. Dans ces deux œuvres, nous évoluons dans l'univers des déshérités, des sans-grade dont les rêves démesurés les conduisent souvent à leur perte. Malick explore avec une sensibilité unique ces existences marginales, ces âmes perdues dans l'immensité américaine.
La genèse d'un film hors du temps
La genèse du film, Malick la raconte lui-même dans un article du Monde datant de mai 1979. L'idée germe à Austin, durant un été solitaire dans la ville qu'il avait quittée adolescent. « Il y avait ces collines vertes, vallonnées, et cette rivière magnifique, le Colorado. L'endroit est inspiré, inspirant, et le film m'est venu tout entier », confie-t-il. Il ne s'agit pas d'un simple projet cinématographique, mais d'une véritable remontée de mémoire, d'une résurgence d'images et d'émotions enfouies.
Le tournage chez les hutterites
Tourner aux États-Unis s'avère cependant impossible. Les grands champs ouverts ont disparu, morcelés en parcelles. C'est finalement au Canada, en Alberta, que Malick trouve ce qu'il cherche. Chez les hutterites, une communauté anabaptiste pratiquant une forme de communisme religieux, qui cultive encore ses terres selon des méthodes ancestrales. Un paradoxe typiquement malickien : pour filmer l'Amérique de 1916, il faut se tourner vers une communauté hors du temps, hors du monde moderne. Ce qui apparaît comme le printemps dans le film correspond en réalité à l'automne, avec le blé d'hiver qui pousse rapidement et verdoyant. Et la neige – l'imprévu absolu – se transforme en un heureux accident visuel.
Des souvenirs de jeunesse authentiques
Terrence Malick a véritablement moissonné dans sa jeunesse aux côtés de ces saisonniers qu'il met en scène. Il les connaît intimement. « C'étaient pour la plupart des petits criminels qui travaillaient dans des fermes entre quatre et six mois », explique-t-il dans Le Monde. Des citadins ayant fui leurs usines, non des hommes de la terre. Il se souvient d'un détail révélateur : pour se distinguer dans les champs, ils revêtaient toujours leurs plus beaux vêtements. Des va-nu-pieds endimanchés dans les blés du Texas. C'est exactement ce que capture Les Moissons du ciel – cette dignité fragile, cet orgueil dérisoire, cette beauté condamnée.
Le contexte historique : une Amérique blessée
Le film sort en septembre 1978 dans une Amérique qui n'a pas fini de panser ses plaies. Trois ans après la chute de Saïgon, les vétérans du Vietnam sont rentrés dans un pays qui ne sait comment les accueillir. L'Amérique a perdu une guerre pour la première fois de son histoire, et elle peine à trouver les mots pour l'exprimer. Malick filme des hommes qui courent après un monde qui leur échappe. C'est le film que cette nation méritait sans le savoir.
Une fable biblique moderne
Sous les apparences d'une fable américaine, Malick réinterprète l'un des passages les plus célèbres de la Bible : le jardin d'Éden, la tentation de la pomme, et la Chute. Le riche fermier incarne le fruit défendu. Bill représente Adam tendant la pomme à Ève dans une Genèse inversée. Et les criquets qui dévastent les récoltes ne constituent pas un simple accident climatique – c'est le huitième fléau d'Égypte. Malick est chrétien – non au sens pratiquant du terme, mais dans la mesure où sa vision du monde est entièrement structurée par la question de la grâce, de la faute et de la rédemption.
La lumière magique du film
Ce qui fait des Moissons du ciel un film exceptionnel, c'est également sa lumière unique. Malick et son directeur de la photographie Nestor Almendros ont décidé de ne tourner en extérieur qu'à l'heure magique, ces vingt minutes entre chien et loup où le soleil disparaît mais où le ciel conserve sa mémoire lumineuse. Les blés deviennent or, les silhouettes se transforment en ombres, le Texas devient une étendue où les âmes se perdent. L'image n'est jamais retouchée pour paraître belle : elle est belle parce qu'elle est authentique. Nestor Almendros remportera l'Oscar de la meilleure photographie, une récompense doublement méritée.
Le miracle Linda Manz
Mais le véritable miracle du film s'appelle Linda Manz. Terrence Malick l'a découverte dans une laverie. Elle avait treize ans, ne retenait aucune ligne de texte et fixait obstinément la camamera malgré les consignes. Il l'a gardée. Sa voix off – nasillarde, elliptique, enfantine – constitue la colonne vertébrale du film. Quand elle déclare que tout le monde va éclater en flammes, elle ne récite pas : elle pense à voix haute. Terrence Malick a intégré au montage final ses improvisations face aux rushs. C'est du cinéma qui se laisse contaminer par la vie, une approche que peu de réalisateurs osent adopter.
Le silence de Malick et son retour
Quand le film est présenté à Cannes, la Croisette s'incline. Terrence Malick repart avec le Prix de la mise en scène. Mais en Amérique, le public hésite. Le film est jugé trop lent, trop contemplatif, trop éloigné des canons hollywoodiens. La Paramount, qui a financé le projet, attendait autre chose. Les Moissons du ciel ne réalise pas les entrées espérées. C'est un succès d'estime, cette catégorie de succès qui, à Hollywood, ressemble à un échec élégant. Terrence Malick encaisse cette déception. Et disparaît.
Il part pour Paris. On ignore précisément ce qu'il y fait, et c'est probablement intentionnel. On sait qu'il traduit des textes philosophiques – Heidegger, qu'il avait déjà étudié à Oxford. On sait qu'il écrit des scénarios qui n'aboutissent pas. On sait qu'il vit, qu'il observe, qu'il refuse les propositions. Hollywood lui envoie des offres. Il n'y donne pas suite. Le silence devient sa signature avant même qu'il en prenne conscience.
Vingt ans d'attente
Vingt années s'écoulent. Une génération entière de cinéphiles grandit sans le moindre nouveau film de Malick. Sa légende enfle à mesure qu'il se tait, selon la loi du genre. On lui prête des projets fous, une vie d'ascète, une illumination mystique. La vérité est probablement plus modeste et plus belle : un homme qui refuse de réaliser un film s'il n'a rien d'essentiel à exprimer. Dans une industrie construite sur le principe inverse, c'est un acte de résistance radical.
Il revient finalement en 1998 avec La Ligne rouge, dans un univers radicalement différent de ses deux premiers longs-métrages. Vingt ans après Les Moissons du ciel, il conserve le même regard – mais quelque chose s'est approfondi. La blessure est plus ancienne, la question plus vertigineuse. Ce n'est plus le paradis perdu d'un champ de blé texan : c'est la possibilité même de la grâce dans un monde qui sombre dans le massacre. Le silence n'était pas du vide, mais un travail invisible, une maturation profonde.
Un travail sur soi, à l'image des Moissons du ciel où, sous les apparences d'un triangle amoureux, Terrence Malick parle de lui-même. Mais on ne peut pleinement apprécier ce film sans avoir vu le premier, La Balade sauvage, où Martin Sheen incarne déjà ce qui préfigure le personnage de Richard Gere : le même voyou désinvolte, le même James Dean des grandes plaines, beau et condamné, qui court après un paradis qu'il ne mérite pas et qu'il détruira de ses propres mains.
Les Moissons du ciel (Days of Heaven), de Terrence Malick. États-Unis, 1978, 1 h 34. Avec Richard Gere (Bill), Brooke Adams (Abby), Sam Shepard (le fermier), Linda Manz (Linda). À (re)voir sur Arte, lundi 30 mars, à 20 h 55.



