L'adaptation cinématographique du scandale du Watergate par Robert Redford
C'est une histoire qui a tellement fasciné Robert Redford qu'il s'est lancé avec passion pour en produire une adaptation cinématographique devenue immédiatement historique. En 1972, à Washington, cinq cambrioleurs sont arrêtés par la police alors qu'ils s'introduisent par effraction dans l'immeuble du Watergate pour installer des micros dans les bureaux du Parti démocrate.
L'enquête qui a ébranlé la présidence Nixon
L'affaire ne fait initialement pas grand bruit, jusqu'à ce que Bob Woodward et Carl Bernstein, deux journalistes du Washington Post, décident de s'y intéresser de près. Avec l'aide cruciale d'un mystérieux informateur surnommé « Gorge profonde », les deux reporters entament une enquête approfondie qui révélera progressivement l'implication de la CIA et du FBI, sur ordre de l'entourage proche du président républicain Richard Nixon.
Un véritable scandale politique et un séisme institutionnel dont les répliques alerteront le Sénat américain, aboutissant finalement, en août 1974, à la démission historique du président. Du jamais vu dans l'histoire américaine, ni avant ni depuis cet événement majeur.
De l'enquête journalistique au projet cinématographique
De ce travail d'investigation remarquable, Woodward et Bernstein tireront un livre intitulé Les Hommes du président, dont Robert Redford s'empressera d'acheter les droits d'adaptation. Démocrate convaincu, Redford est surtout captivé par l'enquête titanesque des deux journalistes, qu'il souhaite rendre accessible au grand public.
Pas facile pour une affaire aussi complexe et tentaculaire qui, sur le papier, n'a rien de particulièrement cinématographique. Pour relever ce défi, l'acteur-producteur recrute William Goldman, le scénariste talentueux de Marathon Man.
Les défis du casting et de la production
Redford souhaitait initialement confier la réalisation à John Schlesinger, mais ce dernier refuse, estimant qu'un tel sujet doit être traité par un réalisateur américain. Redford se tourne alors vers Alan J. Pakula, qui a prouvé sa maîtrise du thriller paranoïaque avec À cause d'un assassinat.
Pour le casting, Redford se réserve le rôle de Woodward et pense d'abord à Al Pacino pour incarner Bernstein. Il choisit finalement Dustin Hoffman, que Schlesinger vient de diriger dans Marathon Man. Le rôle de Ben Bradlee, le rédacteur en chef du Post, suscite des débats : alors que Bradlee se verrait bien joué par George C. Scott, Redford lui préfère Jason Robards.
« Ne me faites pas passer pour un connard », glisse Bradlee à l'oreille de Robards lors d'une visite des bureaux du journal pour se préparer au rôle. Malgré certaines réticences, y compris de la part du réalisateur Pakula qui envisage d'autres acteurs, Redford obtient gain de cause. Un choix judicieux puisque Robards remportera l'Oscar du meilleur second rôle pour cette performance.
La préparation méticuleuse des acteurs
Pendant plusieurs semaines, Redford et Hoffman observent avec un sens du détail presque maniaque les méthodes de travail des journalistes du Washington Post. Le journal ayant refusé d'être envahi par les caméras, ses bureaux sont recréés en studio à Hollywood avec une précision exceptionnelle.
Un article du Washington Post daté d'avril 1975 décrit l'ambiance particulière de cette période : Hoffman arrive en retard à une conférence de rédaction et s'assoit par terre d'un air penaud, tandis que Redford déambule avec décontraction parmi les rédacteurs en chef. Les décorateurs s'affairent avec leurs instruments de mesure, et des cartons de poubelles du journal sont soigneusement expédiés à Hollywood pour recréer l'authenticité de la salle de rédaction.
Un rythme cinématographique innovant
Si le scandale déterré par Woodward et Bernstein peut sembler moins spectaculaire aujourd'hui comparé aux affaires qui ont secoué l'Amérique depuis, Les Hommes du président reste un film passionnant grâce à son rythme ultra-dynamique. Redford et Hoffman ont mémorisé mutuellement leurs répliques pour pouvoir s'interrompre naturellement, créant ainsi des dialogues qui se chevauchent de façon très réaliste.
Cette méthode, typique du cinéma américain de l'époque, est renforcée par le charisme des acteurs et un montage exemplaire. Pakula réussit ainsi à rendre captivant un récit complexe où les héros passent leur temps à discuter et à téléphoner pour faire avancer leurs recherches, approche bien plus vivante que les enquêtes modernes basées sur des recherches internet.
L'héritage durable du film
Tourné au crépuscule du Nouvel Hollywood, Les Hommes du président n'a rien perdu de sa superbe. Sa récente restauration en 4K rend pleinement justice à la magnifique photographie de Gordon Willis, le chef opérateur du Parrain. Quant à Woodward et Bernstein, ils n'ont jamais abandonné leur quête de vérité : ces dernières années, le premier a publié plusieurs essais critiques envers Donald Trump, et le second a révélé en 2024 que Joe Biden avait été victime d'une quinzaine d'incidents cognitifs en quelques semaines, information qui a contribué à la décision du président de ne pas se représenter.
Le film Les Hommes du président reste ainsi un témoignage puissant du journalisme d'investigation et de son importance dans la démocratie, tout en étant une réussite cinématographique majeure qui continue d'inspirer les nouvelles générations.



