« Les Fils de l'Homme » : une vision prémonitoire de la dénatalité
Le film d'Alfonso Cuarón, sorti en 2006, apparaît aujourd'hui comme un récit d'une étonnante prescience. Les Fils de l'Homme explore en effet le concept de la dénatalité, en le poussant à son paroxysme dans un futur dystopique. L'intrigue se déroule à Londres en 2027, où l'humanité est devenue stérile. Le dernier enfant né, surnommé « bébé Diego », est mort, plongeant le monde dans un désespoir profond.
Un futur sale et désespéré, loin des clichés de la science-fiction
Contrairement à de nombreuses œuvres de science-fiction qui imaginent un futur high-tech, Cuarón dépeint un monde en décomposition. Pas de chaussures auto-laçantes comme dans Retour vers le futur, ni de voitures volantes à la Blade Runner. Le Londres de 2027 est sale, délabré, stérile, en proie aux guerres et aux pandémies, et en route vers l'extinction. Le réalisateur, également co-scénariste, adapte librement le roman de la Britannique P.D. James, un livre qu'il avouera plus tard ne pas avoir lu.
« Les maisons d'édition vous envoient parfois un résumé. C'est le logline qui m'a inspiré. J'ai immédiatement eu toute une histoire en tête », confiera Cuarón. Cette approche lui permet de ne pas se sentir influencé par l'œuvre originale, d'autant que son co-scénariste, Timothy J. Sexton, a, lui, lu le roman en entier.
Des modifications significatives par rapport au livre
Le film opère un changement majeur par rapport au livre. Dans le roman, la crise de la natalité est due à l'absence de spermatozoïdes chez tous les hommes. À l'écran, c'est l'infertilité de toutes les femmes qui est mise en cause. Le cinéaste choisit délibérément de ne pas expliquer les raisons de cette stérilité généralisée.
« Il y a un genre de cinéma que je déteste, celui qui s'attarde sur les explications et les exposés. C'est devenu un art pour les lecteurs paresseux », déclare-t-il. Pour construire l'univers oppressant de son film, Cuarón s'inspire du film La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo. Le camp de réfugiés de Brexhill transpose dans le futur la même brutalité étatique, le fanatisme de la résistance et la logique implacable de la violence.
Clive Owen, un partenaire créatif essentiel
Pour incarner le protagoniste Theo Faron, un ancien activiste devenu employé de bureau dont la vie bascule lorsqu'il rencontre Kee, une jeune réfugiée africaine porteuse d'un secret crucial, Cuarón se tourne vers Clive Owen. L'acteur, alors auréolé du succès de Closer et de Sin City, impressionne par sa polyvalence et sa capacité à jouer des personnages taiseux mais intenses.
« On passait notre temps à improviser avec Clive », raconte le réalisateur. « Il comprenait parfaitement ce qu'on ressentait en créant ce qu'on faisait. Le rythme des scènes reposait sur ses épaules, car tout tournait autour de lui. À bien des égards, c'était un cinéaste exceptionnel ».
Un tournage ancré dans la réalité londonienne
Avant de réaliser Les Fils de l'Homme, Cuarón a dirigé le troisième volet de la saga Harry Potter, Le Prisonnier d'Azkaban. Cette expérience lui permet de s'adapter aux spécificités des tournages au Royaume-Uni. Pour son film, il imagine un Londres futuriste inspiré par Orange Mécanique, tournant dans l'East End, un quartier « totalement dépourvu de glamour ».
Il intègre des lieux emblématiques comme Trafalgar Square pour crédibiliser son récit. La réalité rattrape parfois la fiction de manière tragique : la scène d'ouverture montrant un attentat terroriste à Fleet Street a été filmée seulement deux semaines après les véritables attentats de Londres perpétrés par Al-Qaïda.
Les défis techniques des plans-séquences immersifs
L'une des signatures visuelles du film réside dans ses nombreux plans-séquences, qui plongent le spectateur au cœur de l'action. Ces séquences représentent des défis techniques considérables pour Cuarón et son directeur de la photographie, Emmanuel Lubezki, surnommé Chivo.
Dans le dernier acte, Theo pénètre dans un bâtiment assiégé. Le plan-séquence qui en résulte dure 6 minutes et 18 secondes. Le tournage de cette scène a nécessité environ deux semaines de travail, avec des préparatifs quotidiens de quatre à cinq heures. Au mieux, l'équipe pouvait réaliser deux prises par jour, nécessitant une chorégraphie parfaite.
Le « miracle » du plan-séquence final
À l'aube du quatorzième jour, aucune prise n'avait été validée. La première tentative était presque parfaite, mais le cadreur trébucha. Il ne restait qu'une dernière chance. Durant cette ultime prise, du faux sang gicla sur l'objectif de la caméra. Derrière son moniteur, Cuarón, furieux, hurla « Coupez ! », mais une explosion couvrit sa voix.
La scène fut achevée, mais le réalisateur la pensait inutilisable. « Quand on a crié : “Coupez !“, Chivo s'est mis à danser comme un fou. Et j'ai dit : “Non, ça n'a pas marché ! Il y a du sang !“ Et Chivo se tourne vers moi et me dit : “Espèce d'idiot ! C'était un miracle !“ ». L'équipe avait prévu d'ajouter des éclaboussures de sang en post-production, mais le hasard du tournage offrit cette touche de réalisme brutale, et la scène fut conservée telle quelle.
Un échec commercial devenu un film culte
Sur le plan financier, Les Fils de l'Homme fut un échec, avec 69 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de 76 millions. Cependant, la critique salua unanimement l'œuvre. Ce road-movie dystopique, fable nihiliste qui garde malgré tout une lueur d'espoir, est devenu au fil des ans l'un des films les plus appréciés de son auteur.
Cet anti-Blade Runner aura-t-il su anticiper notre avenir ? Dans la fiction, « bébé Diego » est mort le 16 novembre 2027. Il ne nous reste donc qu'un peu moins de deux ans pour vérifier si la vision de Cuarón était prémonitoire ou simplement le reflet de nos angoisses contemporaines.