L'Emmerdeur, le film culte de Veber ressort en 4K : l'histoire d'un classique du rire
L'Emmerdeur de Veber ressort en 4K : un classique du rire

L'Emmerdeur, le classique de Veber, fait son retour en édition 4K

Réglé au métronome, L'Emmerdeur (1973) représente un véritable modèle d'écriture cinématographique, une mécanique de précision digne d'un travail d'orfèvre. Avec ce classique du rire, qui bénéficie aujourd'hui d'une nouvelle édition en vidéo avec une copie restaurée en définition 4K, le scénariste Francis Veber a mis en place le dispositif narratif qui caractérisera ses futures comédies. Ce ressort comique repose sur les rapports conflictuels entre deux hommes aux tempéraments radicalement opposés, que les circonstances contraignent à se supporter mutuellement.

Une adaptation théâtrale aux origines surprenantes

Adapté d'une pièce de boulevard signée Veber, Le Contrat (1969), le film nous offre un divertissement franc et efficace. L'auteur a eu l'idée de sa pièce de théâtre en apprenant la mort de Martin Luther King en avril 1968. Le militant afro-américain des droits civiques avait été assassiné à 39 ans par un tireur embusqué sur le balcon d'un motel à Memphis, dans le Tennessee. Cette tragédie historique a paradoxalement inspiré l'une des comédies les plus célèbres du cinéma français.

Lino Ventura en tueur à gages contrarié

Dans L'Emmerdeur, Lino Ventura incarne Ralf Milan, un tueur à gages froid et méticuleux qui doit abattre le témoin gênant d'un procès. Armé d'un fusil à lunette, il se tient prêt à tirer depuis sa chambre d'hôtel dont la fenêtre donne directement sur le palais de justice de Montpellier. Tout est prévu, minuté. Il n'a négligé aucun détail, d'autant que sa cible bénéficie de mesures de protection exceptionnelles de la part de la police. Il a même posé la pancarte « Ne pas déranger » sur sa porte.

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Mais ses préparatifs soigneusement orchestrés sont perturbés par le client de la chambre voisine, Pignon (interprété par Jacques Brel), un VRP dépressif qui tente de se suicider après avoir été trompé et abandonné par sa femme (Caroline Cellier). Pour accomplir sa mission et honorer son contrat, Ralf se voit contraint d'aider ce modeste représentant en chemises. Un commis voyageur qui sillonne la France et se lamente constamment sur son sort. Un pauvre type terriblement maladroit qui va lui faire vivre un véritable enfer, comme le résume si bien cette réplique culte : « On peut pas vous laisser seul une seconde, hein ? ! ».

Un tandem contre nature qui fonctionne à merveille

Telle une cocotte-minute, Ventura est toujours sous pression, sur le point d'exploser dans le rôle de ce tueur aux dents serrées. L'irritation croissante du taciturne Milan face à ce boulet de Pignon, un emmerdeur patenté, est hilarante et donne lieu à des gags réjouissants. Ce tandem contre nature fonctionne à merveille. Le film fonce à vive allure (il ne dure qu'1 heure 25) et le tempo est parfaitement maîtrisé.

Pourtant, la genèse du film fut compliquée. C'est le cinéaste Yves Robert qui fut d'abord envisagé pour diriger Lino Ventura et l'humoriste Raymond Devos dans L'Emmerdeur. Ce dernier a préféré toutefois se consacrer à la scène. Finalement, les producteurs font appel à Édouard Molinaro, qui a déjà signé Oscar (1967) avec Louis de Funès, pour la réalisation. Et à Jacques Brel pour le rôle de Pignon. En effet, le chanteur avait sympathisé un an plus tôt avec Lino Ventura sur le tournage de L'aventure c'est l'aventure (1972), la comédie de Claude Lelouch. Et il avait déjà tourné avec Molinaro le formidable Mon oncle Benjamin (1969) dans lequel il interprétait un libertin du XVIIIe siècle.

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La relation complexe entre Veber et Ventura

En novembre 2019 dans la revue Schnock, Francis Veber relate sa rencontre avec Ventura : « Lino, qui pouvait être un homme certes exceptionnel, était aussi incroyablement chiant ! J'ai même fini par penser que le titre de L'Emmerdeur lui convenait plutôt bien. J'allais souvent chez lui. Son bureau se trouvait au sous-sol de sa maison. Installé confortablement dans son fauteuil, il m'écoutait les bras croisés. Son regard était assez intimidant. Il fallait le voir attraper le scénario, avec ses grosses mains de lutteur, comme si c'était un adversaire qu'il devait envoyer au tapis ! Il détaillait avec minutie chaque mot, chaque scène, ce qui devenait un cauchemar. »

Veber réussira néanmoins l'examen de passage que l'acteur, très exigeant au niveau du script, faisait subir à tous les scénaristes. Ventura travaillait en effet les scénarios réplique par réplique. Le film marque donc aussi à l'écran l'apparition du personnage fétiche de Veber, François Pignon.

L'archétype du super-gaffeur qui deviendra récurrent

Un archétype de super-gaffeur qui va revenir à six reprises sous la plume du scénariste-réalisateur et sous les traits de Pierre Richard (Les Compères et Les Fugitifs), Jacques Villeret (Le Dîner de cons), Daniel Auteuil (Le Placard), Gad Elmaleh (La Doublure) et enfin Patrick Timsit (dans le remake raté de… L'Emmerdeur).

Dans son autobiographie, Que ça reste entre nous, publié en 2010 chez Robert Laffont, Veber raconte une anecdote étonnante : « J'ai appris qu'il y avait onze vrais François Pignon en France. Ils s'étaient constitués en association pour m'interdire d'utiliser leur nom dans mes films. Ils en avaient assez d'être sujets à moqueries. J'ai reçu une lettre de l'un d'entre eux, qui m'écrivait : « On a commencé par me traiter d'emmerdeur, puis de pédé à cause du Placard et maintenant on me traite de con à cause du Dîner, je vous en prie, arrêtez cette persécution ! ».

Un succès public malgré des débuts difficiles

Clélia, la fille cadette de Lino Ventura, a révélé dans la presse que son père n'aimait pas L'Emmerdeur : « Il avait assisté à une projection du film et n'avait pas ri une seconde. Il était consterné. Le producteur Alexandre Mnouchkine n'était pas loin de partager son avis. Il n'y avait que Brel qui y croyait et trouvait ça génial. »

Les chiffres lui donneront raison puisque plus de 3,3 millions de spectateurs plébisciteront cette comédie. Elle se placera à la quatrième position du box-office français en 1973. La campagne de promotion fut pourtant problématique : la RATP refusa catégoriquement de diffuser de la publicité et des affiches du film dans les couloirs du métro… à cause de son titre qui apparaissait, à l'époque, trop familier, voire vulgaire (aurait-il fallu l'appeler L'Enquiquineur ?).

Le titre en langue anglaise du film fut encore plus trivial : A Pain in the Ass. Comme le titre italien : Il Rompiballe (« Le casse-c… »). Une chose est sûre : le couple improbable formé par Brel et Ventura préfigure déjà celui de La chèvre (1981) de Veber.

Une édition 4K riche en bonus

L'édition 4K offre plus de deux heures de suppléments ! On découvre notamment un podcast inédit et exclusif animé par Jean Veber, le fils de Francis, lequel participe à cette émission pendant 40 minutes et raconte sans langue de bois les coulisses du film.

Les autres bonus sont issus de l'édition Blu-ray de 2013 :

  • Une interview des réalisateurs Édouard Molinaro (19 minutes) et Jean-Marie Poiré (13 minutes)
  • Une interview de l'animateur de radio et de télévision Vincent Perrot (12 minutes)
  • Une interview de France Brel, la fille de Jacques Brel (14 minutes)
  • Une interview de l'acteur italien Nino Castelnuovo qui incarne le groom de l'hôtel et fut le héros des Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy avec Catherine Deneuve (13 minutes)

En prime, une drolatique bande-annonce d'époque narrée par Claude Piéplu. Un must pour les cinéphiles.

L'Emmerdeur d'Édouard Molinaro est disponible en édition limitée avec un disque 4K Ultra HD et un disque Blu-ray au prix de 29,99 €, édité par TF1 Studio / L'Atelier d'images / Seven 7.