« Le Cerveau » de Gérard Oury : comment Mai 68 a failli saboter le film
Le printemps 1968 devait marquer le début du tournage de « Le Cerveau », la plus ambitieuse comédie du cinéma français. Mais les événements de Mai 68 en ont décidé autrement, plongeant Gérard Oury dans l'angoisse alors que les étudiants dépavaient le Quartier Latin.
Un projet colossal dans la tourmente sociale
Depuis deux ans, Gérard Oury, sa fille Danièle Thompson et le scénariste Marcel Jullian préparent cette production inspirée de l'attaque du train postal de Londres en 1963. L'histoire met en scène deux petits braqueurs français, interprétés par Bourvil et Jean-Paul Belmondo, qui tentent de s'attaquer au train de l'Otan transportant les fonds de 14 nations.
Le film devait être un divertissement à grand spectacle, mais le contexte social français allait tout compliquer. Alors que les États généraux du cinéma se tenaient à Suresnes du 17 mai au 5 juin 1968, prônant l'abolition du cinéma des stars et la décentralisation, « Le Cerveau » représentait tout ce que ces mouvements critiquaient.
Les exigences du partenariat américain
La Gaumont, dirigée par Alain Poiré, s'était associée à la Paramount pour cofinancer le film. Ce partenariat franco-américain, signé en grande pompe à New York en février 1968, imposait des conditions strictes :
- La présence d'une vedette internationale britannique bankable : ce sera David Niven
- Un acteur américain pour le rôle du malfrat italien : Eli Wallach
Ces exigences ont obligé les scénaristes à réécrire entièrement le scénario, notamment pour donner à David Niven une présence à l'écran équivalente à la moitié du temps de jeu cumulé de Belmondo et Bourvil.
Un tournage interrompu puis marathon
Immobilisé cinq semaines par les grèves de Mai 68, le tournage ne reprend que le 10 juillet 1968. S'ensuivent trente semaines de prises de vues épiques, avec des particularités uniques :
- Tournage simultané en français et en anglais avec le même casting
- Des moyens techniques colossaux, dont deux trains blindés prêtés par la SNCF
- La construction d'une réplique de la Statue de la Liberté de 13,50 mètres pour abriter le magot
Les contraintes techniques étaient telles que les acteurs convoqués à 9 heures ne tournaient souvent qu'en début d'après-midi, provoquant l'exaspération de Jean-Paul Belmondo.
Les anecdotes du plateau
Le tournage a généré de nombreuses anecdotes révélatrices des personnalités impliquées :
Jean-Paul Belmondo, excédé par les retards, arrive un jour en Ferrari à 12h45 devant des producteurs en ébullition et déclare avec flegme : « Tous les jours j'attends, alors aujourd'hui c'est vous qui attendez. »
David Niven, quant à lui, offre un Carré Dior à toutes les femmes de la production après le tournage.
Bourvil montre sa simplicité légendaire lorsqu'on l'oublie sur le plateau : il rentre à Paris dans l'autocar des figurants en chantant pour les divertir, refusant ensuite de les abandonner pour rejoindre la voiture qui devait le raccompagner.
Le drame silencieux de Bourvil
Malheureusement, « Le Cerveau » est aussi le film où la santé de Bourvil commence à décliner. L'acteur souffre de douleurs qu'il attribue à des problèmes dorsaux, mais qui sont en réalité le signe de la maladie qui l'emportera le 23 septembre 1970.
Lors de l'avant-première du film en mars 1969, le médecin de Bourvil confie à Gérard Oury la terrible nouvelle : l'acteur ne pourra pas tourner dans son prochain film et n'a plus qu'une année à vivre environ.
Un succès mitigé
Sorti en mars 1969, « Le Cerveau » attire 5,5 millions de spectateurs en France, devenant le deuxième succès de l'année derrière « Il était une fois dans l'Ouest » de Sergio Leone.
Aux États-Unis, la version anglaise « The Brain », amputée de treize minutes et mal distribuée, connaît un échec cuisant. Le rêve américain de Gérard Oury s'échoue, tout comme la fausse Statue de la Liberté construite pour le film, qui finira sur un rond-point de Seine-Maritime.
Malgré les obstacles, « Le Cerveau » reste un témoignage fascinant d'une époque où le cinéma français rêvait de conquérir Hollywood, entre grèves sociales et exigences commerciales internationales.



