Le contraste troublant entre les tapis rouges et la répression iranienne
Le 8 janvier dernier, un mouvement historique a secoué l'Iran : 1,5 million de personnes sont descendues dans la rue, bravant les balles réelles et un black-out quasi total des communications pour manifester contre le régime. Trois jours plus tard, à Los Angeles, le réalisateur iranien Jafar Panahi, nommé aux Golden Globes pour Un simple accident, découvrait sur son téléphone une vidéo insoutenable : des dizaines de sacs mortuaires alignés devant une morgue de Téhéran débordée par l'afflux de cadavres.
Pourtant, dans l'enceinte du Beverly Hilton, aucune mention de l'Iran ne fut prononcée, ni sur le tapis rouge ni lors des discours. Les stars présentes arboraient des pin's « Be Good » ou « ICE out » en hommage à une Américaine tuée par la police de l'immigration, mais le silence sur la répression iranienne était assourdissant. « Ce silence a révélé un double standard gênant », accuse Mahshid Bozorgnia, critique cinéma basée en Californie et membre de l'Association des cinéastes indépendants iraniens (IIFMA).
Un contexte géopolitique explosif pour les 98e Oscars
Ce dimanche, les Oscars se déroulent dans un contexte particulièrement tendu, alors que la guerre fait rage au Moyen-Orient depuis le début de l'opération israélo-américaine il y a deux semaines. Une situation qui rappelle étrangement l'année 2003, lorsque la cérémonie s'était tenue trois jours après le début de l'invasion de l'Irak. À l'époque, l'arrivée des stars sur le tapis rouge avait été annulée pour éviter un contraste trop marqué.
Cette année, malgré une alerte du FBI concernant un risque d'attaque par drone de l'Iran contre la côte ouest américaine, les festivités devraient se dérouler comme prévu, avec simplement une sécurité renforcée. « Nous prions pour la paix », a déclaré Susan Sprung, patronne des Producers Guild Awards, le 28 février, quelques heures après le début des frappes. Une déclaration aussi neutre que possible qui contraste avec la mobilisation habituelle d'Hollywood pour d'autres causes.
L'activisme sélectif d'Hollywood mis en lumière
Au cours des derniers mois, Hollywood n'a pas totalement ignoré la situation au Moyen-Orient, mais les réactions ont été mesurées. Lors des Actors Awards, Duncan Crabtree-Ireland, directeur du syndicat SAG-AFTRA, s'est contenté d'exprimer ses pensées pour « toutes celles et tous ceux dont la vie est en danger à l'étranger ». Pourtant, la même industrie s'était mobilisée avec force pour Gaza après l'attaque du 7 octobre, créant même une scission au sein de la communauté hollywoodienne.
Sur les réseaux sociaux, certains activistes de la gauche hollywoodienne ont donné de la voix contre les frappes américaines. Mark Ruffalo a assuré que Jared Kushner avait été envoyé négocier « pour s'assurer qu'on ait la guerre », tandis que Jane Fonda a dénoncé « une guerre folle et dangereuse qui viole le droit international ». Mais ces prises de position contrastent fortement avec le silence observé concernant la répression en Iran.
La voix des cinéastes iraniens en exil
Fondée en 2022 en réponse au mouvement Femme, Vie, Liberté et à la mort de Mahsa Amini, l'Association des cinéastes indépendants iraniens (IIFMA) a publié un communiqué le 1er mars soutenant les « actions ciblées » étrangères contre le régime des mollahs. « L'IIFMA n'est pas pro guerre », précise Mahshid Bozorgnia, « cependant, de nombreux Iraniens estiment que, sans pression extérieure significative, le régime continuera de consolider son pouvoir par la violence ».
Pour Mazyar Mahan, doctorant à l'université du Texas et membre de l'IIFMA, « l'Iran occupe rarement une place centrale dans la conversation culturelle américaine ». Il observe « une hésitation au sein de certains milieux intellectuels et universitaires occidentaux [qui] craignent qu'en condamnant trop fermement le régime iranien, ils puissent apparaître comme s'alignant sur des agendas géopolitiques auxquels ils s'opposent ».
L'espoir d'une prise de parole aux Oscars
Ce dimanche, tous les regards seront tournés vers la cérémonie des Oscars. « Nous espérons que davantage d'artistes utiliseront la tribune mondiale des Oscars pour sensibiliser à la situation en Iran », déclare Mahshid Bozorgnia. La présence de Jafar Panahi, condamné par contumace à un an de prison par la justice iranienne pour « activités de propagande », constitue déjà un défi symbolique au régime.
Deux autres cinéastes iraniens seront également présents : Sara Khaki et Mohammadreza Eyni, réalisateurs du documentaire Cutting Through Rocks qui suit le combat pour le droit des femmes d'une conseillère municipale dans un village conservateur iranien. Rien n'empêcherait les Oscars de permettre à ces trois voix de lire une déclaration pendant la cérémonie, comme Mila Kunis l'avait fait en 2022 pour rendre hommage au peuple ukrainien.
La question reste posée : l'Académie aura-t-elle le courage de briser le silence et d'offrir une tribune à ces artistes qui portent en eux les espoirs et les souffrances de tout un peuple ? Alors que des milliers d'Irano-Américains célèbrent dans les rues de Los Angeles, le contraste avec le silence d'Hollywood n'en est que plus saisissant.



