La révélation d'une voix légendaire sur la scène de l'Olympia
« Je vous reconnais presque tous, mais aucun d'entre vous ne me connaît. » Ces mots, prononcés le 26 février dernier sur la scène mythique de l'Olympia, ont servi d'introduction magistrale à l'entrée en lumière d'Emmanuel Curtil. Face à un aréopage de personnalités du cinéma français réunies pour la 51e cérémonie des César, l'ombre des studios de doublage s'est soudainement transformée en étoile scintillante sous les feux de la rampe.
Un maestro du doublage sorti de l'ombre
À 55 ans, Emmanuel Curtil s'est extrait des cabines de post-synchronisation où il officie depuis son adolescence pour une apparition foudroyante. Voix française emblématique d'une pléiade d'acteurs américains, de feu Matthew Perry (l'inoubliable Chandler de Friends) à Mike Myers, en passant par Sacha Baron Cohen, Ben Stiller, Kyle Chandler et bien sûr Jim Carrey, il représente l'excellence de sa spécialité. Sa tessiture élastique et son phrasé ultra-dynamique lui valent depuis quatre décennies une place prépondérante dans le secteur de l'animation, où son timbre a donné vie à plus d'une centaine de personnages, dont le culte Simba dans Le Roi Lion.
Porte-voix d'une profession en péril
Associé à jamais à Jim Carrey pour les tympans français (il l'a doublé à 27 reprises, de The Mask aux films Sonic en passant par Dumb & Dumber), Emmanuel Curtil s'est récemment distingué comme défenseur d'une profession de plus en plus menacée par l'intelligence artificielle. C'est à ce double titre que le maître de cérémonie Benjamin Lavernhe l'a sollicité pour un double happening : un monologue émouvant adressé à Jim Carrey, présent dans la salle pour son César d'honneur, suivi d'un numéro hilarant de lip sync en français avec la complicité de l'acteur américain.
Dans la foulée, un autre discours s'est adressé à la ministre de la Culture, Catherine Pégard, sur la nécessité urgente d'une loi pour mieux encadrer l'usage de l'IA dans le doublage. « Ma vraie crainte était de perdre tous mes moyens face à Jim Carrey, ce monstre du cinéma », confie-t-il. « Je le double depuis 32 ans et j'avais cette sensation très étrange de m'adresser pour la première fois à quelqu'un que je connais très bien sans jamais l'avoir rencontré. »
Un plaidoyer retentissant pour l'art humain
Son interpellation de Catherine Pégard a fait grand bruit. Affirmant que « 85 % du public français ne regarde que de la version française », l'artiste a rappelé avec force que « des acteurs aussi incroyables que Jim Carrey doivent être doublés par de vrais comédiens, pas par de l'intelligence artificielle, mais par des voix humaines, des émotions humaines pour un public humain ». Et Curtil de conclure avec détermination : « On aimerait bien que Madame la ministre de la Culture accepte de nous recevoir. Il faut légiférer, protéger les artistes et le public plutôt que les intérêts des géants de la tech. »
Une carrière exceptionnelle dans l'ombre
De vétéran unanimement respecté du secteur, Curtil est devenu depuis cette soirée le héros d'une communauté souvent snobée par le gratin des acteurs. Inscrit au cours Simon dès l'âge de 9 ans, ce natif de Charenton-le-Pont a débuté comme enfant-acteur avant de se laisser happer par l'univers du doublage vers 15 ans. Sous l'impulsion de La Cinq, il a répondu au colossal appel d'air créé par la chaîne privée dans les années 80.
« Il a cette chance d'avoir commencé très jeune, ce qui explique sa précision, sa rapidité derrière le micro et son sens du rythme », souligne Olivier Barbery, fondateur du magazine Synchro. « La première prise est souvent la bonne avec lui : il assure sans mal des tunnels de très longues phrases d'une traite. »
Les défis contemporains du métier
Si son statut d'icône reste intact, Emmanuel Curtil reconnaît avec transparence que son carnet de commandes s'est contracté depuis ses décennies de feu. « Il m'arrivait à la grande époque d'enchaîner des journées entières de post-synchronisation, du lundi au dimanche. En ce moment, je tourne plutôt autour d'environ cinq synchros par mois », explique-t-il, tout en précisant continuer à travailler régulièrement dans la publicité, les voix diverses ou l'animation.
La malédiction du métier persiste : les comédiens qui excellent dans le doublage d'une star étrangère sont de facto identifiés à leurs modèles, ce qui limite leurs opportunités. « On est sanctionné parce qu'on est trop bon ! », plaisante-t-il, non sans amertume, évoquant comment sa carrière a pâti de la quasi-retraite de Jim Carrey et de la disparition tragique de Matthew Perry.
Une vision artistique intègre
Face aux critiques, notamment celle du Youtubeur Regelegorila, Curtil reste serein : « Moi, je sais ce que je fais, je connais ma démarche, je sais qu'elle est intègre. J'essaie de trahir Jim Carrey le moins possible, d'apporter ma fantaisie, de faire le meilleur boulot possible. »
Il défend avec conviction l'art du doublage : « Le doublage est forcément une forme de trahison, comme l'adaptation d'un roman – on ne peut jamais être fidèle à 100 %. En la matière j'ai deux modèles absolus : Patrick Poivey, avec qui j'ai eu la chance de travailler plusieurs fois, et Michel Roux dans Amicalement Vôtre. D'ailleurs, Tony Curtis lui-même a reconnu que la série avait marché principalement en France grâce à sa voix française. »
Avec ce double coup d'éclat aux César, Emmanuel Curtil s'est non seulement faufilé dans l'histoire de la cérémonie, mais a surtout offert une visibilité cruciale à toute une profession. Ses pairs ne tarissent plus d'éloges, voyant dans son intervention un moment charnière pour crédibiliser les acteurs de doublage et sensibiliser les pouvoirs publics aux enjeux de l'intelligence artificielle.



