Cherien Dabis : Le cinéma palestinien face à l'horloge arrêtée de la guerre
Cherien Dabis et le cinéma palestinien face à la guerre

Le cinéma de Cherien Dabis : une horloge palestinienne toujours à l'heure de la guerre

Le troisième long-métrage de Cherien Dabis, Ce qu'il reste de nous, semble tomber à point nommé dans l'actualité brûlante. En réalité, comme le souligne l'écrivain Christophe Donner, il aurait fallu une force considérable pour que la cinéaste puisse sortir un film sur la Palestine sans qu'il ne résonne immédiatement avec les événements contemporains. La Palestine apparaît comme une horloge arrêtée qui, à un moment donné, donne toujours l'heure exacte de la guerre.

Un parcours cinématographique ancré dans l'exil

Née en 1976 aux États-Unis, Cherien Dabis a découvert la Palestine à l'âge de 8 ans, sur la terre natale de son père médecin. Son premier film, Amerrika, sorti alors qu'elle avait 33 ans, racontait déjà l'histoire d'une famille palestinienne immigrée aux États-Unis. Son deuxième long-métrage, May in the Summer (2013), poursuivait cette exploration des diasporas palestiniennes, cette fois en Jordanie.

Dabis maîtrise avec aisance l'art de l'autobiographie fictionnelle : elle puise çà et là des faits et des personnages qui, sans être strictement autobiographiques, racontent essentiellement sa vie. Une vie tournant autour d'une question fondamentale : les Palestiniens ont-ils vraiment le droit d'exister ? Jusqu'à quand devront-ils subir un traitement inhumain, être contraints à adopter des comportements qu'on leur impose, et résister à la tentation de devenir ce qu'on exige d'eux ?

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La quête cinématographique d'une réponse à la Nakba

N'ayant apparemment pas trouvé de réponse satisfaisante, et parce qu'elle pratique ce « métier stupide de cinéaste » selon ses propres termes, Cherien Dabis a décidé de raconter dans son troisième film ce qu'elle n'a pas vécu directement. Une démarche insensée et magnifique visant à comprendre ce qu'elle vit réellement.

Elle n'a pas mis longtemps à identifier l'origine de tout : le mot Nakba (catastrophe en arabe) qui résonne depuis sa naissance. Si une date précise doit être retenue, c'est le 29 novembre 1947, lorsque l'Assemblée générale des Nations unies vote le partage de la Palestine : 45% pour les Arabes (qui refusent ce plan) et 55% pour les Juifs (qui l'acceptent officiellement). Ce vote marque le début d'une guerre de colonisation qui privera les Palestiniens de leurs terres au prix de 20 000 morts et 750 000 réfugiés.

Soixante-quinze ans d'humiliations à l'écran

L'injustice est si profonde que les Palestiniens peinent à y croire, comme le montre brillamment le film de Dabis. Le récapte la naïveté, la sidération puis la résignation des Palestiniens, qu'ils soient riches ou pauvres. La famille de Dabis appartient à l'élite aisée, propriétaire d'une vaste orangeraie. Leur exode s'effectue dans une luxueuse limousine, mais celle-ci avance à la même vitesse que le peuple qui marche à pied. De part et d'autre des vitres, les enfants se regardent. La catastrophe est patriotique, mais elle n'abolit pas les classes sociales.

En deux heures, le film déroule à travers la saga familiale ces soixante-quinze années d'humiliations successives. Des guerres aux massacres, des attentats aux répressions, des traités de paix aux cessez-le-feu éphémères, jusqu'à la énième catastrophe récente. Cette dernière conduit naturellement vers un autre film : Holding Liat du documentariste américain Brandon Kramer.

L'écho contemporain : des otages au dialogue impossible

Liat et son mari Aviv font partie des otages kidnappés par le Hamas le 7 octobre 2023. Kramer s'immisce dans la famille de Liat et ne la quitte plus jusqu'à sa libération. Le mélodrame se déroule page après page jusqu'à retrouver Liat, à la fin du film, assise seule devant la tombe d'Aviv. Elle peine à formuler ce qu'elle a vécu pendant trois mois avec ses geôliers.

Dans ces circonstances extrêmes, un dialogue improbable s'est noué. Elle a appris qui ils étaient vraiment - « pas des chiens » - et a fini par admettre la réalité de ce qui s'était passé en 1948. De leur côté, ses geôliers ont concédé qu'une solution à deux États pourrait peut-être exister... temporairement, avant que l'islam ne s'empare du monde entier selon leur vision.

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Le cinéma de Cherien Dabis, comme celui de Brandon Kramer, continue d'explorer les méandres de ce conflit sans fin, où chaque génération hérite des traumatismes de la précédente tout en cherchant désespérément une issue à cette horloge palestinienne toujours arrêtée sur l'heure de la guerre.