Cendrillon de Pauline Viardot : entre réhabilitation et trahison artistique
Ce sont de bien étranges manières d'honorer tout en violant simultanément. La protection des œuvres d'art ne semble pas répondre aux mêmes critères que la défense des personnes. En exhumant Cendrillon, l'opéra de chambre de Pauline Viardot inspiré du conte de Charles Perrault, Jérémie Arcache (pour l'adaptation musicale) et David Lescot (pour l'adaptation du livret) offrent à cette œuvre une seconde chance. Cependant, en la dépoussiérant avec tant d'ardeur, ils risquent d'attenter à son âme même.
Le dilemme de l'œuvre oubliée
Sans remettre en cause la qualité de leur travail, rappelons un principe fondamental. Si l'on estime qu'un ouvrage a été « injustement oublié », on devrait le révéler tel quel. Sinon, au manque de discernement des générations précédentes s'ajoute l'outrage de la nôtre. Quand on affirme dans le programme distribué au public que Cendrillon de Pauline Viardot est un « chef-d'œuvre », alors il ne faut toucher à rien. Les possibilités de trahison sont déjà suffisamment nombreuses dans le simple processus d'interprétation.
Si l'on modifie, maquille ou rhabille une œuvre, soit ce n'est pas un chef-d'œuvre, soit ceux qui se permettent cette infamie sont des criminels artistiques. C'est une question de pure logique. À mon avis, ce n'est pas un chef-d'œuvre. Donc amusez-vous, mes chéris. Pauline Viardot, femme intelligente et artiste géniale, aurait été très gênée qu'on exagère ainsi la portée de sa pochade. Alors pourquoi le prétendre ? Sans doute pour accentuer la culpabilité de la gent masculine qui ne s'est pas assez démenée pour servir la mémoire des compositrices oubliées.
La création comme héroïsme universel
Que des préjugés tenaces, ancrés chez au moins autant de femmes que d'hommes à cette époque, aient empêché des vocations ou des ascensions, c'est indéniable. Il en va de même de l'origine sociale, du niveau d'éducation ou de la simple malchance. Il y a quand même eu des héroïnes qui ont bravé le sort et qui se sont distinguées.
Mais tout créateur est un héros. Créer n'est pas un droit, comme on le croit naïvement, mais une nécessité intérieure doublée d'une grâce et d'une malédiction. Et comme en amour, pour peu que le sentiment soit authentique, les entraves entretiennent le feu plus qu'elles ne l'éteignent.
Des compositeurs « oubliés », il y en a des cohortes, hommes et femmes ; et pour une raison arithmétique simple, beaucoup plus d'hommes que de femmes. Et si l'on n'en prend qu'un seul, Robert Schumann, qui n'a quasi écrit que des chefs-d'œuvre, il y a déjà fort à faire pour que vive sa musique, bien plus utile à l'humanité que les piécettes de Clara Schumann dont on remplit abusivement les programmes aujourd'hui.
Les subventions et la parité artistique
Or les blancs-seings du ministère et les subventions des collectivités arrosent de préférence les bons élèves de la parité. D'où la légère méfiance qui nous saisit devant cet afflux d'œuvres de compositrices présentées comme nécessaires. Naguère, la musique baroque a bénéficié de cette faveur passagère. N'importe quelle ritournelle datant d'avant Bach (et venant principalement d'Italie) provoquait des orgasmes en chaîne dans les sphères autorisées.
Certains interprètes se sont enrichis à sortir des poubelles de l'histoire ces notes écrites au kilomètre. Soyons sérieux. Que Mozart soit un homme ou une femme n'a aucune importance. L'essentiel est que sa musique élève l'existence de nos contemporains et nourrisse (dans tous les sens du terme) musiciens et musiciennes des générations à venir.
Pauline Viardot : une artiste plurielle
Revenons à Pauline Viardot. Elle n'est pas seulement une artiste, elle est une merveille. Compositrice, pianiste (élève de Liszt), poétesse (la seule que Chopin a autorisée à mettre des mots sur sa musique), chanteuse (la Callas de son temps), sœur de la Malibran, grand amour de Tourgueniev, amie de George Sand, protectrice de Bizet, Gounod, Fauré, et mille autres choses encore.
Personnellement, j'aurais aimé entendre sa Cendrillon originale, pour sept chanteurs et piano, dans sa simplicité, sa modestie. Entendre aussi les mots de Pauline Viardot pour entrer dans une époque, la comprendre, l'évaluer, au lieu de la cacher derrière les sourires de la nôtre.
Une production talentueuse mais imparfaite
Après ce préambule, félicitons les artisans du spectacle. Cendrillon n'est pas Carmen, mais une délicieuse opérette montée avec enthousiasme et talent. Transcrite pour violoncelle, clarinette, percussion et piano, sous la houlette de Bianca Chillemi, la partition respire et scintille avec un élan communicatif.
Le metteur en scène a voulu intégrer les musiciens aux chanteurs, mais la réussite est moins frappante que dans le Don Giovanni de tréteaux monté par Julien Chauvin au sein du même théâtre. On les devine à travers un voile de tulle, puis ils sont l'orchestre du bal, so what ! Les chanteurs forment une troupe à peu près homogène.
Le défi des interprètes
Dans le rôle de Cendrillon, Apolline Raï-Westphal s'en tire avec les honneurs. Elle a la voix et le tempérament. Dans la scène du bal, à l'occasion du tournoi, elle chante le Stripsody de Cathy Berbérian inséré pour l'occasion avec bonheur. Un peu comme lorsque Rosine chante un air de son choix dans la scène de la leçon du Barbier de Séville.
Dans ce déluge de virtuosité sur des onomatopées, Apolline Raï-Westphal est formidable. C'est même gênant pour la partition de Viardot, que ce « hit » éclipse. Le genre léger est fragile. L'opéra-comique de poche requiert beaucoup de finesse et d'abattage. C'est une école exigeante, proche de la musique populaire, dont les secrets se sont en partie perdus.
Les hommes sont un peu pâles dans cette production, même s'ils tiennent leur rang. La marraine réussit son finale en vocalisant avec éclat, mais son entrée souffre de sons détimbrés. Le parler-chanter propre à ce genre est la vraie difficulté. Souvenons-nous de l'art suprême d'une Yvonne Printemps qui passait de la conversation au chant sans aucune césure, même si son style peut sembler démodé.
La tâche des interprètes est immense dans ce répertoire. Comme disait le pianiste et compositeur Friedrich Gulda : « Ma musique a plus besoin d'être bien interprétée que celle de Bach. Bach restera grand, mais la mienne sera de la m... »



