Notre reporter Renaud Baronian a fait partie du jury Fipresci de la presse internationale pendant les 12 jours du Festival de Cannes 2026. Il nous raconte son marathon et ses émotions lors de sa montée des marches officielle sur le tapis rouge.
Un rêve devenu réalité
C'était de l'ordre du fantasme, ceux dont on rêve et qu'on oublie vite en souriant. Il s'est pourtant réalisé cette année : pour mon 29e Festival de Cannes en tant que journaliste, dont 19 pour Le Parisien, j'ai été juré à Cannes, en section compétition pour la Fipresci, représentant mon syndicat professionnel, mon journal et la France. La Fipresci est une fédération qui rassemble des centaines de journalistes cinéma, eux-mêmes issus d'associations et de syndicats de critiques nationaux, parmi lesquels le Syndicat français de la critique de cinéma (SFCC) dont je suis membre.
La Fipresci organise des jurys dans les plus grands festivals de cinéma du monde — Cannes, Venise, Toronto, Berlin, San Sebastian… —, délivrant des Prix de la critique internationale Fipresci. Pour être juré, il faut candidater, et la Fipresci décide qui va être élu. Cannes est le festival le plus prestigieux de cette fédération, qui y chapeaute chaque année non pas un mais trois jurys : section Un certain regard, sélections parallèles (Semaine de la critique et Quinzaine des cinéastes), et compétition dont je fais partie. C'est aussi le plus intense pour les jurés Fipresci : contrairement à d'autres jurés officiels, ceux de la Fipresci, tous journalistes, travaillent d'arrache-pied pour leurs médias respectifs durant les douze jours du festival, tout en devant assurer leurs obligations de jurés — entre autres, pour moi, voir les 22 films de la compétition de cette 79e édition du festival avant le vendredi qui précède le palmarès.
Monter les marches, que d'émotion !
Nous sommes trois jurés pour chaque catégorie : pour celle de la compétition où j'officie, mes co-jurées sont une Allemande basée à Londres et donc représentant le Royaume-Uni, Pamela Jahn, et une Italienne, Elvira Del Guercio. Je ne les connais pas, mais c'est l'un des charmes de tout jury au monde : on partage, durant plusieurs jours ou semaines, des discussions de cinéphiles avec des inconnus, et souvent cela crée des liens.
Je rencontre Pamela et Elvira, ainsi que ceux des autres sections, le 13 mai au lendemain de l'ouverture du festival, et le courant passe très bien. Il vaut mieux : nous n'avons droit de décerner qu'un seul prix pour la compétition — les mentions ou ex æquo sont strictement prohibés… Les discussions sur les 22 films promettent d'être animées. Le dimanche 20 mai, les neuf jurés Fipresci montent, comme c'est la tradition, les marches du tapis rouge à la manière d'une équipe de film, main dans la main et en robes de soirée et smokings.
Après avoir suivi les annonces des stars au micro en bas au pied du tapis rouge pendant des années, c'est aussi excitant qu'émouvant d'entendre mon nom prononcé par mon confrère Pierre Zeni — la voix des Marches — tandis que je grimpe avec mes camarades et que nous sommes mitraillés par les flashs des photographes. Que d'émotions !
Des délibérations passionnées
Pour ce qui est des discussions autour des films, nous communiquons essentiellement via notre groupe WhatsApp avec Elvira et Pamela. Malheureusement, Elvira devra nous quitter avant les délibérations finales à cause d'une urgence familiale qui la ramène en Italie, mais elle nous a communiqué ses notes sur les films. Nous effectuons une prédélibération à mi-parcours qui nous permet de mettre en avant nos favoris et d'éliminer des films qui ne trouvent pas grâce à nos yeux.
Puis, le vendredi 22 au soir, viennent nos délibérations finales. Contrairement au jury officiel présidé par Park Chan-wook, nous ne disposons pas d'une luxueuse villa dans les terres pour nous réunir et nous choisissons un bar en face du casino de Cannes pour confronter nos points de vue. C'est moins chic, mais moins protocolaire. L'échange, qui durera plus d'une heure, s'avère passionné, et nous finissons par nous accorder sur le film auquel nous avions tous donné l'une de nos meilleures notes : ouf, on y est arrivés ! Mais nous sommes tenus à un silence total, devant garder les résultats secrets jusqu'à samedi 15 h 30.
La cérémonie de remise des prix
Ce jour-là, nous allons dévoiler nos lauréats lors d'une cérémonie qui, comme chaque année, suit celle du Jury œcuménique au Salon des ambassadeurs du Palais. C'est une cérémonie très joyeuse, qui réunit tous les jurés, mais aussi le président de la Fipresci Ahmed Shawky, notre formidable coordinatrice des jurys Isabelle Danel, tous les lauréats, leurs attachés de presse et distributeurs, des dizaines de journalistes et photographes, ainsi que de nombreux soutiens tels que l'équipe dirigeante de la Semaine de la critique, des membres du Syndicat de la critique et beaucoup d'amis.
Et, surprise : notre lauréat, l'époustouflant « Fjord » du Roumain Cristian Mungiu, est le même que celui du Jury œcuménique. Présent pour recevoir ses récompenses, il ne sera pas venu pour rien, d'autant que la veille il a déjà été couronné des Prix Ecoprod et François Chalais. Mieux, le matin même, nous lui avions attribué, avec ma consœur Catherine Balle, le Prix du jury dans notre palmarès du Parisien. Dans un joyeux brouhaha, Cristian Mungiu monte donc sur scène à nos côtés, nous gratifiant d'un discours très fort sur la tolérance — « Fjord » place le spectateur entre les deux extrémismes d'une famille ultra-catholique et de la surpuissante Aide sociale à l'enfance norvégienne.
Ensuite, on n'arrête pas de me prendre en photo et de me congratuler, c'est grisant, presque trop car il fait une chaleur intense à Cannes ce samedi. Et puis à 17 heures, je dois quitter la fête : la vie de juré, c'est bien joli, mais il y a la cérémonie du palmarès ce soir et un journal à écrire pour demain…



