Un hommage cinématographique poignant
Dans Victor comme tout le monde, son nouveau long-métrage qui arrive en salles ce mercredi 11 mars, Pascal Bonitzer réalise un geste cinématographique aussi personnel qu'émouvant : il porte à l'écran l'ultime scénario de son ex-compagne Sophie Fillières, disparue tragiquement en 2023. Devant sa caméra, Fabrice Luchini incarne avec intensité Robert Zuchini, un comédien obsédé par l'œuvre de Victor Hugo, cherchant dans les textes du grand écrivain un moyen de renouer le dialogue avec sa fille devenue adulte.
La genèse d'un projet prémonitoire
Le Point : Comment est née l'idée de ce film sur Victor Hugo ?
Pascal Bonitzer : Tout a commencé avec une commande du producteur Charles Gillibert, qui souhaitait adapter le livre de Thierry Consigny, Léopoldine, paru chez Grasset en 2022 et consacré à la mort de la fille de Victor Hugo. Selon mes informations, l'auteur rêvait d'un film centré sur la figure de l'écrivain, avec Fabrice Luchini dans le rôle principal.
L'intuition géniale de Sophie Fillières
Comment Sophie Fillières s'est-elle retrouvée à écrire le scénario ?
Plusieurs personnes ont été approchées pour ce projet. Sophie a été la seule à avoir l'idée lumineuse de ne pas faire un film historique, mais plutôt une histoire contemporaine où Fabrice Luchini jouerait un acteur montant des spectacles autour de Victor Hugo. Cette intuition s'est révélée prémonitoire, car à l'époque, le spectacle de Fabrice Luchini consacré à Hugo n'existait pas encore. Le comédien multiplie désormais les lectures de poèmes d'Hugo au théâtre de l'Atelier jusqu'au 21 avril, avec des reprises prévues à l'automne au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Un héritage cinématographique
À quel moment intervenez-vous dans le projet ?
Je n'étais absolument pas dans la boucle initiale. Je connaissais ce projet puisque Sophie et moi nous voyions régulièrement, mais il n'était pas question que je le réalise. Sophie devait le tourner après Ma vie ma gueule qu'elle venait d'écrire. À l'époque, elle ignorait sa maladie, ce qui rend le scénario d'autant plus troublant lorsqu'on sait qu'il commence par la mort d'une ancienne compagne du personnage principal, emportée par un cancer.
Sophie a malgré tout réussi à tourner Ma vie ma gueule avant de décéder trois semaines plus tard. Après une période de désarroi, Fabrice Luchini et Charles Gillibert ont cherché un nouveau réalisateur. Initialement, le choix s'orientait vers une femme cinéaste, mais les candidates pressenties souhaitaient réécrire le scénario pour se l'approprier. C'est alors que mes enfants, Agathe et Adam Bonitzer, nés de mon union avec Sophie Fillières, ont cherché un remplaçant, et la production a pensé à moi.
Un tournage intense et émouvant
J'ai enchaîné Le Tableau volé, Maigret et Victor comme tout le monde dans un rythme soutenu. Après la sortie du Tableau volé en mai 2024, j'ai tourné Maigret en février et entamé immédiatement la préparation de Victor. Ces deux derniers films ont été réalisés très rapidement : vingt-cinq jours pour Maigret et vingt-quatre jours pour Victor, dont trois jours consacrés à la captation du spectacle de Fabrice Luchini intégré au film.
La place de Victor Hugo
Quelle place occupe Victor Hugo dans votre vie ?
Ce n'était pas mon écrivain préféré initialement, même si j'apprécie énormément certains de ses poèmes. Comme beaucoup, j'avais lu Les Misérables, Notre-Dame de Paris et Quatrevingt-treize. Mais ce projet m'a conduit à découvrir davantage son œuvre, et j'ai désormais ses œuvres complètes à la maison. Victor Hugo a énormément de choses à nous dire !
La poésie comme viatique
La poésie est-elle importante pour vous ?
J'aime beaucoup lire de la poésie, mais encore plus la dire. Je connais par cœur de nombreux poèmes de Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire et Mallarmé. J'étais moins familier avec Hugo, même si je connaissais déjà Les Djinns et Bon conseil aux amants, un texte comique que j'apprécie particulièrement. Je suis généralement sensible aux poèmes qui contiennent des calembours et des jeux de mots.
La collaboration avec Fabrice Luchini
Comment s'est passée la collaboration avec Fabrice Luchini sur ce film ?
Exceptionnellement bien. C'est la deuxième fois que nous travaillons ensemble, après Rien sur Robert en 1999, qui reste à ce jour mon plus grand succès. Fabrice Luchini en était déjà le personnage principal, aux côtés de Sandrine Kiberlain et Michel Piccoli. À l'époque, il n'était pas aussi connu qu'aujourd'hui. On peut dire qu'il était en phase ascendante et qu'il se trouve maintenant au sommet de son art.
Un film aux résonances féministes
Diriez-vous que Victor est un film féministe ?
Une femme l'a écrit, et l'histoire en porte la marque. Si le personnage principal est un homme, il est constamment amené à se remettre en question face à des jeunes femmes qui le poussent dans ses retranchements. À commencer par sa propre fille, interprétée par Marie Narbonne, qu'il n'a pas connue parce qu'il l'a délaissée vingt ans plus tôt. Cette Lisbeth ne va pas le ménager. C'est en frottant ces contraires que naît la comédie.
La musique du cinéma
Quel est le point commun entre la poésie et le cinéma ?
Une question de rythme. La musique est essentielle dans un film, ce qui explique pourquoi le copain de la fille de Zuchini veut fonder un groupe dans l'histoire. J'accorde une importance considérable à la musique, c'est pourquoi j'ai tenu à retravailler avec mon compositeur habituel, Alexeï Aigui. Cette dimension rythmique est particulièrement accentuée dans Victor comme tout le monde, un film constamment en mouvement, à l'opposé complet de mon Maigret.



