Aviator : le biopic hollywoodien qui a survécu à un cimetière de projets
Imaginez Leonardo DiCaprio en Howard Hughes, lancé à pleine vitesse dans un cockpit étincelant, tandis que Cate Blanchett incarne une Katharine Hepburn excentrique, brillant sous les feux des projecteurs. Martin Scorsese, en maître du spectacle, orchestre un ballet d’hélices, de robes satinées, de paillettes aveuglantes et de névroses sous haute tension. Aviator est l’un de ces biopics haut de gamme, calibré pour les Oscars, à ranger dans la vitrine des purs produits made in Hollywood.
Durant 2 heures 40, le film offre un show sans bavure, malgré quelques longueurs et des effets spéciaux déjà désuets. Mais derrière cette perfection apparente se cache une préparation douloureuse et laborieuse. Car Aviator est le survivant d’un cimetière de projets. Pendant plus de quinze ans, Hollywood a ambitionné de donner vie à Howard Hughes, le milliardaire excentrique, héritier d’un empire pétrolier, dont le seul objectif était de repousser sans cesse les limites.
Howard Hughes : une source d’inspiration inépuisable pour le cinéma
Ce personnage, que la pellicule raffole, est un producteur mégalo et un aviateur incontrôlable, ne supportant pas l’échec – une figure qui n’est pas sans rappeler Elon Musk. Symbole d’une Amérique qui ne sait pas renoncer à ses rêves, Hughes a donné du fil à retordre aux plus grands noms du cinéma. Dans les années 1990, les studios ont dégainé tous leurs projets.
- Disney et Miramax ont développé Mr. Hughes, avec Brian De Palma aux commandes et Nicolas Cage dans le rôle-titre, mais l’idée s’est révélée trop compliquée.
- Universal a tenté l’adaptation du livre Empire : The Life, Legend, And Madness of Howard Hughes, avec Johnny Depp, mais le projet s’est évaporé avant de décoller.
- Milos Forman a envisagé un Hughes jeune, incarné par Edward Norton, tandis que Christopher Nolan planchait sur une version crépusculaire avec Jim Carrey.
Howard Hughes est devenu une légende de couloirs, un fantôme hantant les bureaux climatisés de studios frileux. Puis Martin Scorsese a récupéré le projet, sonnant le glas de toute autre adaptation. Le maître est entré dans le jeu, et la partie était terminée.
La vision de Scorsese : découper un mastodonte pour le rendre digeste
Scorsese, avec son producteur Michael Mann, a choisi de ne pas raconter la vie entière du milliardaire. Il s’est concentré sur le génie de l’homme entre 1927, année du tournage des Anges de l’enfer, et 1947, lorsqu’il fait voler le plus gros avion du monde. Hughes, grisé par une soif insatiable de succès, bat des records avant que la machine ne se grippe et qu’il ne décline vers une triste fin.
Le fétichisme et le goût pour la perfection de Hughes sont devenus les armes de Scorsese pour livrer un film sur la vitesse et la perte de contrôle. Sorti en 2004, Aviator flirte avec les codes des premiers films en Technicolor, utilisant des outils numériques sophistiqués pour retrouver les défauts d’un cinéma archaïque. Le futur est convoqué pour ressusciter le passé, un élégant paradoxe dont Hollywood se délecte.
Les prouesses techniques et le casting d’exception
Les scènes aériennes, prodigieuses, relèvent du même casse-tête qui a rendu Hughes à moitié fou pendant le tournage des Anges de l’enfer. Avions réels, maquettes et effets numériques se combinent pour faire décoller ce film ultrachic. Aviator marque la seconde collaboration de Leonardo DiCaprio avec Scorsese après Gangs of New York. DiCaprio, voyant en Hughes « l’une des figures les plus énigmatiques du XXe siècle », incarne parfaitement le milliardaire avec ses tics, névroses et excès.
Autour de lui, Scorsese convoque le gratin d’un Hollywood en apogée :
- Cate Blanchett, future Oscar, incarne une Katharine Hepburn démesurée.
- Kate Beckinsale réanime la beauté indomptable d’Ava Gardner.
- Jude Law prête son physique à Errol Flynn.
- Gwen Stefani donne vie à Jean Harlow.
Scorsese choisit de ne pas lister les conquêtes de Hughes, évoquant vaguement Ginger Rogers ou Linda Darnell, pour se concentrer sur Hepburn et Gardner. Il évite aussi la fin sordide du génie, hanté par ses phobies, préférant clore sur la légende.
Howard Hughes et Elon Musk : des parallèles saisissants
Le visionnage d’Aviator en 2026 s’accompagne d’une comparaison inévitable avec Elon Musk. Hughes fut l’homme des avions géants et des studios hollywoodiens ; Musk est celui des fusées réutilisables et des voitures électriques. Même obsession technologique, même goût du risque, même certitude d’avoir raison contre tous.
L’isolement, la démesure et la confusion entre vision personnelle et intérêt collectif relient les deux hommes. Mais une différence majeure persiste : Hughes a terminé sa vie reclus, tandis que Musk s’expose médiatiquement. L’un fuyait le monde, l’autre le provoque. Chacun a écrit sa propre légende, laissant Hollywood se demander quand il s’emparera de l’homme de Tesla et SpaceX, avec le recul nécessaire pour en faire un grand film.