Une immersion totale dans la peau du tueur
« Je me souviens de ma première rencontre avec Christian Bale. On devait dîner avec la réalisatrice Mary Harron, mais je devais d’abord retrouver Christian à son hôtel. La porte s’est ouverte, et c’était lui, avec sa nouvelle coupe de cheveux, complètement dans son rôle : il me serrait la main, me parlait comme s’il était Patrick Bateman. On a retrouvé Mary au restaurant, et il était toujours dans son rôle. J’ai fini par lui dire : “J’ai compris, j’ai compris. C’est vraiment déstabilisant, je ne sais pas si je vais pouvoir continuer comme ça pendant tout le dîner”. »
Relatée par Bret Easton Ellis, l’auteur du roman à l’origine du film, cette anecdote donne une idée de l’implication de Christian Bale alors qu’il n’était encore qu’un comédien prometteur inconnu du grand public. Mais avant d’être un film, American Psycho est un best-seller signé par l’auteur le plus controversé et provocateur des années 1980.
Le personnage principal, Patrick Bateman, y livre ses réflexions sur la mode et la musique pop. Et raconte les meurtres atroces qu’il commet une fois la nuit tombée. Car ce banquier d’investissement de Manhattan est un tueur en série de la pire espèce, avec un goût prononcé pour les femmes qu’il ramène dans son lit.
Un roman jugé inadaptable
À peine publié, American Psycho devient un véritable phénomène de société. De quoi intéresser Hollywood, sauf que le livre est tellement gore qu’il est réputé inadaptable. Le défi n’effraie toutefois pas Edward S. Pressman, le producteur de Wall Street (sorti en 1987). Johnny Depp se montre intéressé par le rôle de Patrick Bateman et Stuart Gordon, le réalisateur de la série B d’horreur Re-Animator, est sur les rangs pour passer derrière la caméra.
Pressman leur préfère Brad Pitt et David Cronenberg, Ellis se chargeant du scénario. Mais il se heurte vite à Cronenberg, qui veut écarter toutes les scènes se passant dans des restaurants ou des boîtes de nuit, mais aussi éliminer toute violence. Face à cette volonté de dénaturer le projet, Ellis jette l’éponge. Cronenberg déclare forfait à son tour.
Mary Harron reprend les rênes
Intéressée par le projet – qu’elle visualise comme une satire de l’Amérique yuppie des années Reagan –, Mary Harron accepte de le réaliser. Venue du cinéma indépendant, elle s’est fait remarquer avec le drame biographique I Shot Andy Warhol. Avec l’aide de sa coscénariste, elle rédige un nouveau script qui met la pédale douce sur la violence du livre mais conserve tout de même plusieurs scènes très brutales. Son objectif est de montrer Bateman comme un monstre sans âme shooté au porno qui feint d’être humain le jour pour déchaîner ses pulsions de mort la nuit. Un digne héritier d’Ed Gein et Ted Bundy.
Reste à trouver l’acteur idéal. Bluffée par son interprétation d’une rock star dans Velvet Goldmine, Harron réussit à persuader le britannique Christian Bale qu’il est taillé pour le rôle. Mais ce n’est pas l’avis de Pressman et du studio Lionsgate, qui remuent ciel et terre pour engager Leonardo DiCaprio, tout juste sorti de Titanic. Une suggestion que Harron rejette en bloc, jugeant l’acteur trop juvénile.
Le feuilleton DiCaprio
La riposte ne se fait pas attendre : Lionsgate annonce DiCaprio en tête d’affiche et met Harron à la porte. Pressman se tourne alors vers Oliver Stone, qui veut en faire une histoire à la Dr Jekyll et M. Hyde. Pendant ce temps, Bale ne lâche pas le morceau et continue de faire des pompes en refusant tous les films qu’on lui propose. Il n’a pas tort : convaincu par la journaliste féministe Gloria Steinem qu’il risque de s’aliéner les millions d’adolescentes tombées amoureuses de Jack Dawson s’il joue un serial killer qui torture des femmes, DiCaprio quitte le navire, suivi de près par Stone.
Quant à Gloria Steinem, elle épouse le père de Christian Bale, comme – sa rencontre avec DiCaprio n’était peut-être donc pas totalement fortuite. Lionsgate réembauche alors Mary Harron tout en courtisant d’autres acteurs dont Vince Vaughn, qui vient de jouer Norman Bates dans le remake de Psychose. Mais personne ne veut mettre sa carrière en péril avec un tel rôle. Le studio n’a pas d’autre choix que de valider Bale mais l’entoure d’acteurs plus connus : Jared Leto, Willem Dafoe et Reese Witherspoon montent à bord. Ainsi que Chloë Sevigny, qui incarnera la secrétaire sous emprise du banquier.
Un acteur transformé
Pour entrer dans la peau de son personnage, Bale s’inspire de Nicolas Cage dans Embrasse-moi, vampire et de Tom Cruise. Christian Bale raconte au sujet de ce dernier : « Je l’ai vu dans un talk-show, et il y avait quelque chose de très étrange dans ce mélange entre ce côté très avenant et ce regard presque totalement vide. » Sur le tournage, il reste Patrick Bateman entre les prises. Il se tient à l’écart, continue de sculpter son corps, écoute de la pop des années 1980 et garde son faux accent américain.
Afin que sa réaction sonne plus vrai, Leto n’est pas prévenu que Bale va se jeter sur lui armé d’une hache dans une scène du film : sa réaction de peur panique à l’écran est bien réelle. Ainsi, il n’est pas très étonnant que Bale voie Bateman comme un extraterrestre perdu dans le New York des eighties : il est lui-même un alien parmi ses partenaires, que son intensité met mal à l’aise. Notamment lorsqu’ils se rendent compte qu’il est capable de transpirer sur commande en contrôlant ses glandes sudoripares !
Un film en avance sur son temps
Des associations font pression pour interrompre le tournage. En effet, celui-ci a lieu à Toronto, où le tueur en série Paul Bernardo a été arrêté en possession du roman de Bret Easton Ellis. Pour la promo du film, il est possible de s’inscrire en ligne pour recevoir des e-mails de Patrick Bateman. Une idée marketing que n’approuve guère Christian Bale, qui craint que les gens ne pensent que c’est lui qui est derrière le clavier.
Sorti au cinéma dans une version censurée, American Psycho est à redécouvrir aujourd’hui dans sa version intégrale restaurée en 4K chez L’Atelier d’images. À l’époque, le film avait déçu les fans du roman. En avance sur son temps, notamment par sa charge féministe contre la masculinité toxique, il s’est bonifié avec les années, même s’il aurait sans doute gagné à être porté par une mise en scène plus inspirée.
Outre la performance de Christian Bale, notamment lors d’une scène où il poursuit sa victime nu et armé d’une tronçonneuse, American Psycho reste le portrait sardonique d’une Amérique pourrie jusqu’à l’os. Et l’un des rôles les plus marquants d’un comédien qui n’a décidément peur de rien.
American Psycho. 29,99 € le Combo 4K UHD/ Blu-ray restauré chez L’Atelier d’images.



