Marion Montaigne a fait une mauvaise chute début avril. Cheville cassée : il a fallu passer au bloc. « Avant, j’ai regardé des vidéos d’opérations similaires à la mienne, pour savoir ce que le chirurgien allait me faire », confesse la dessinatrice de 46 ans, qui a passé cinq semaines à arpenter son appartement parisien en béquilles. On ne se refait pas. Une curiosité insatiable guide cette pionnière de la BD scientifique.
Cette même curiosité qui, en 2016, a conduit cette casanière revendiquée jusqu’à Moscou, Houston et Baïkonour, le cosmodrome kazakh, dans les pas de l’astronaute Thomas Pesquet. Dix ans plus tard, elle revient sur cette aventure dans un album malicieusement intitulé « Space Montaigne », qui sort en librairie ce vendredi 22 mai.
De blogueuse à autrice de BD à succès
En 2015, la dessinatrice a déjà un blog sur la science et les yeux tournés vers le ciel. Enthousiasmée par « Packing for Mars », le livre (non traduit) de la journaliste américaine Mary Roach, Marion Montaigne veut dessiner sur le voyage sur Mars et contacte le Centre national d’études spatiales. « Un attaché de presse m’a répondu : “Si tu veux faire un truc sur l’espace, commence peut-être par répondre à Pesquet.” » Pesquet ? L’astronaute, qui prépare alors son premier vol, est encore inconnu du public. Effectivement, il a laissé un commentaire sur le blog de Montaigne. Qui n’a pas répondu. Oups.
Quand les deux se rencontrent enfin, elle a mille questions sur les étoiles et lui, l’envie de faire découvrir sa singulière profession. « Astronaute, c’est comme faire du vélo, médite Thomas Pesquet. Tu regardes le haut de la côte de temps en temps en te disant : “C’est là que j’ai envie d’aller.” Après tu mets la tête dans le guidon, et le boulot, c’est de pédaler tous les jours. Cela ne fait pas rêver. Il faut adopter un autre point de vue pour le raconter. »
Pourquoi pas le dessin ? Le courant passe entre l’homme de l’espace et la femme de lettres. Le premier invite la seconde à l’Agence spatiale européenne en Allemagne, puis à la Nasa aux États-Unis et à la Cité des étoiles près de Moscou, en Russie…
Un succès fulgurant
Oubliée la Planète Rouge. Publié fin 2017, « Dans la combi de Thomas Pesquet » (Dargaud) explore l’univers des astronautes. Marion Montaigne raconte, en dessins, leur recrutement, mais aussi comment ils dorment et font pipi en impesanteur. Irrévérencieuse, drôle, bienveillante… La BD décroche le prix du public au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême et accroche les lecteurs. Près de 600 000 exemplaires ont été vendus à ce jour !
« Plein de personnes se sont intéressées à ce que je faisais à travers cet album, reconnaît Thomas Pesquet. Si on demande aujourd’hui aux gens ce qu’ils se rappellent concernant la mission, ils disent : les jolies photos de la Terre et la BD de Marion Montaigne. »
Ce succès méritait une suite. « Space Montaigne » retrace les coulisses de « Dans la combi » et, cette fois, Marion Montaigne se met en scène. Elle se dessine en groupie surexcitée lors de son premier rendez-vous avec Pesquet. Elle se représente, gouttes de sueur au front, intimidée par les lieux où l’entraîne bientôt l’astronaute. « C’est une drôle d’association. Lui est à l’aise partout ; moi, je suis trouillarde, anxieuse, reconnaît l’intéressée. J’y vais parce que je me force, en essayant de ne pas pleurer ou vomir. »
Une passion précoce pour la science
On ne change pas sa nature : depuis toujours, sa soif de savoir l’a emporté sur sa peur. Dès l’adolescence, Marion Montaigne se passionne pour la science. Née à Saint-Denis de La Réunion, passée par Saint-Maur près de Paris, Rennes (Ille-et-Vilaine), Montigny-lès-Metz (Moselle), puis à nouveau l’Île-de-France au gré des affectations de son père, cadre chez EDF-GDF, elle a 13 ans quand elle voit quatre fois au cinéma « Jurassic Park », le film aux dinosaures de Steven Spielberg : « C’est absolument incroyable qu’il y ait eu de telles bestioles avant nous. J’ai une fascination pour tout ce qui est trop long comme les ères géologiques, trop grand comme l’espace. »
Au lycée, elle adore la biologie et la dissection de grenouilles. « C’est la vérité pure sous vos yeux, s’émerveille-t-elle. Personne n’a pu fabriquer un tel truc. C’est si complexe et tellement beau. » Elle se révèle bonne élève, se rêve vétérinaire, « mais je me disais qu’il fallait être première de la classe, poursuit-elle. Mes parents aussi pensaient que j’étais trop moyenne ».
Son plan B sera le dessin. Elle aime croquer ses profs dans les marges des cahiers et prend des cours les mercredis soir. Après le bac, elle rejoint l’école Estienne, à Paris, puis celle des Gobelins, travaille ensuite dans l’animation, vend des BD chez Gibert Jeune et répond à des commandes pour des magazines ou des livres jeunesse. Elle leur fournit de gentillettes illustrations et, pour compenser, ouvre en 2008 le blog « Tu mourras moins bête ».
Un blog pour désacraliser la science
Ce sera son défouloir. « Je racontais ce que j’avais lu mais sans filtre, pour faire marrer les copains », explique-t-elle. Ses dessins en ligne sont parsemés de corps qui explosent – une constante chez Montaigne – et de blagues potaches. Elle-même se représente sous les traits d’un double moustachu.
Pour alimenter ce site, elle reprend des informations rigolotes dénichées dans les bouquins et les revues scientifiques que cette curieuse compulsive lit en masse : « J’ai commencé à côtoyer des chercheurs pour leur poser des questions, et ça a changé ma vision des choses. J’avais mis la science sur un piédestal, mais j’en suis venue à me dire : “C’est passionnant ce qu’ils font, et cela devrait être accessible pour tout le monde.” »
Elle s’emploie donc à désacraliser la science dans ce blog, qui connaît un succès croissant. « Je ne dessine pas pour les abonnés du magazine “Ciel & espace”, qui savent déjà tout. Je veux que ma belle-mère comprenne pourquoi on fait décoller des fusées. Je m’adresse à ceux qui ne touchent pas une bille en science, mais que cela intéresse. »
Les éditeurs rechignent pourtant à adapter le blog en album. « Ils me disaient : “Qui se pose de telles questions ?” » Finalement, l’indépendant Ankama saute le pas et publie une première compilation. Bingo ! Les ventes s’emballent. Le deuxième tome de « Tu mourras moins bête » est primé au festival d’Angoulême. Aujourd’hui, six volumes sont disponibles et la série, désormais publiée chez Delcourt, a eu droit à une adaptation animée sur Arte.
L’essor de la BD scientifique
CQFD, « ce qu’il fallait démontrer », comme concluent les mathématiciens. Marion Montaigne a prouvé, avec quelques précurseurs, qu’il y a bien un lectorat pour la vulgarisation scientifique. Hier rarissimes, les bandes dessinées scientifiques envahissent les librairies. Tous les sujets sont bons, de la physique quantique – « Quantix » (Dunod), de Laurent Schafer – aux sciences humaines. En 2016, la sociologue Anne Lambert cosigne par exemple « Turbulences » (Casterman), qui explore la phobie de l’avion.
Car les chercheurs n’hésitent plus à devenir auteurs, eux aussi, de BD. En 2017, Le Lombard publie « Hubert Reeves nous explique la biodiversité » en collaboration avec le célèbre astrophysicien franco-canadien. Surtout, coup de deux maîtres : Dargaud sort en 2021 « Le Monde sans fin », réalisé par le dessinateur Christophe Blain et le conférencier spécialiste du climat Jean-Marc Jancovici. Le pavé, qui évoque les énergies fossiles et leur impact sur l’environnement, s’écoulera à plus de 1 million d’exemplaires !
Avec le dessin, les chercheurs tiennent un moyen de faire connaître leur travail, et même de lutter contre la désinformation. En mars 2022, les éditions du Centre national de la recherche scientifique ont lancé la collection « Tout comprendre (ou presque) sur », avec un premier titre sur le climat. Ces petits bouquins mêlent illustrations et paroles d’experts. Le dernier paru traite des vaccins et le prochain, du nucléaire.
« Quand les chercheurs publient des textes scientifiques sous forme d’article ou de livre, ils s’adressent à leurs pairs. La BD permet de décloisonner le savoir académique pour s’adresser aux citoyens. Cela correspond au concept du chercheur engagé dans la cité, pas comme un militant, mais parce que les problèmes sur lesquels il travaille concernent la société », estime l’anthropologue Boris-Mathieu Pétric, fondateur à Marseille de La Fabrique des écritures ethnographiques (ou FÉE).
Depuis 2015, cette plateforme crée des ponts entre, d’un côté, les chercheurs et, de l’autre, des éditeurs et producteurs. L’objectif ? Réaliser ensemble des films documentaires, des podcasts… et des BD. « Le dessin permet de toucher un public large, beaucoup plus qu’un texte, continue l’anthropologue. C’est aussi un moyen d’expliquer comment se fabrique la science. »
La vie secrète des labos
Et c’est parfois surprenant. Dans le dernier laboratoire visité par Marion Montaigne, des paléontologues lâchaient un poids de 5,4 kilos sur des têtes de sangliers décapités. Objectif de l’opération filmée avec une caméra haute vitesse ? Vérifier si, six cent mille ans plus tôt, un homininé, notre lointain cousin, avait pu chasser à coups de pierre Kolpochoerus majus, le lointain cousin du phacochère.
Le compte rendu de cette journée est à lire sur le blog de Montaigne. Il est hilarant, avec des références inattendues à la pétanque et à Xavier Dupont de Ligonnès, mais aussi éclairant. Ces planches illustrent la méthode scientifique qui permet de valider une hypothèse.
« Parfois, la science, c’est presque de la poésie même si, avec la recherche fondamentale, on ne connaît jamais les répercussions pratiques d’une découverte », explique Marion Montaigne, qui cite par exemple une étude sur les trajectoires des spaghettis sur un tapis roulant : « Cela a servi pour les câbles qu’on envoie aujourd’hui sous l’eau. Mais c’est vrai que le jour où j’ai rencontré le spécialiste qui comptait le nombre de poils aux fesses du collembole, un petit insecte, je me suis dit : “Chapeau l’artiste !” »
« Space Montaigne », de Marion Montaigne, 168 p., 25,95 euros.



