Jesus Artze, maître de la txalaparta, honoré par son élève Jean-Claude Enrique
Jesus Artze, maître de la txalaparta, honoré par son élève

Dans les archives - Jesus Artze était l'un des plus grands joueurs de txalaparta des sept provinces du Pays basque. Chaque année, le 3 mai, le Cibourien Jean-Claude Enrique, qui fut l'un de ses élèves, se souvient. Retour sur l'article publié initialement le 7 mai 2022.

La txalaparta : entre liberté et rigueur musicale

La txalaparta oscille entre liberté et rigueur musicale. Une zone où la transmission orale, qui confère probablement à l'instrument typiquement basque (un madrier de bois couché sur des paniers tressés ou de simples tréteaux, que les deux joueurs martèlent à la verticale de leurs paires de bâtons) sa réelle raison d'être, rencontre la modernité qui lui permet d'encore exister. C'est flou. Alors il faut bien des repères. Comme ce jour du 3 mai, triste pour les connaisseurs. À cette date, 2022 marque le vingtième anniversaire du décès de Jesus Artze, l'un des maîtres de la discipline.

Un pèlerinage annuel

Il le fut pour le Cibourien Jean-Claude Enrique qui, chaque année au côté de son binôme Txomin Dhers, se paie d'un pèlerinage vers le village d'Usurbil (Guipuzcoa) pour lui rendre hommage. Au côté de son frère Joxean, qui fut également poète reconnu et auteur des paroles du célébrissime « Hegoak », Jesus Artze représenta la nouvelle génération de joueurs, après celle des Goicoetxea et Zuaznabar qui durent vivre cachés pour perpétuer la tradition, au plus fort de l'interdiction de toute référence basque (dont la pratique de la langue) sous le régime franquiste.

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« Un instrument d'avis »

La txalaparta, dont on ne sait rien des origines, est alors entrée dans une transition entre outil de communication et instrument de musique : « Il n'y a pas un historien qui peut dire à quelle date la txalaparta est apparue, confirme Jean-Claude Enrique. Pour en avoir discuté avec des anciens, dont Jesus Artze, elle n'était autrefois pas vraiment dédiée à la musique. Il s'agissait davantage d'un instrument d'avis, comme les cloches dans les villages. Une forme de langage qui s'est perdue. Attention, tout ceci n'est qu'hypothèse non vérifiable. »

La version se rapproche en tout cas de ce que racontent quelques aïeux, à l'image de Pello Zuaznabar qui évoque dans un reportage télévisé un moyen d'envoyer « des messages codés aux fermes voisines pour venir nous aider à ramasser l'herbe ou à retourner la terre avec les laia ». Il parle aussi d'un lien avec la presse des pommes, un moment de fête lors desquels la txalaparta était de sortie : « On faisait sécher sur le toit les planches qui avaient servi à presser les pommes. Et on gardait la meilleure, celle qui sonnait le mieux, pour jouer. »

Un lien avec la nature

Un lien avec la nature que noue volontiers Jean-Claude Enrique, qui a poussé le plus loin possible les recherches : « Il y a une pièce dans les moulins, qui porte le nom de txalapata ou kalaka, traquet ou babilla. C'est un morceau de bois traversant la trémie, dont le mouvement fait tomber le grain sous la meule. Et il fait ce bruit rythmé, tac tac. J'ai des enregistrements où moi, j'entends parfaitement le jeu de la txalaparta. Tout ça, c'est quoi ? C'est le monde de la nature, de la ferme, la communication, tout est là. » Sous nos yeux, presque évident dans ce qui rattache le Basque à son environnement, jusque dans ses personnages mythiques.

« On peut atteindre la transe »

Il y a, en revanche, quelque chose que le Cibourien n'explique pas et qui le lie fortement à son ex-professeur Jesus Artze ainsi qu'à sa famille : c'est la façon dont l'instrument, lui qui n'est en rien musicien, l'a « tué » pour reprendre le terme dont il use sans ambages : « C'était au cours d'un festival à Ciboure. Jesus et Joxean étaient venus, mais je crois qu'ils n'étaient même pas censés jouer. C'était le soir, nous discutions, nous mangions. Ils ont sorti leur txalaparta, celle avec les grandes planches, et ils ont commencé. Ils étaient dans mon dos. C'est monté dans ma colonne, dans mes os. Une vibration très forte. »

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Une sensation particulièrement inhérente à la pratique libre de l'instrument, celle des anciens, sans forcément une dimension musicale : « On peut atteindre une sorte de transe en jouant, reprend Jean-Claude Enrique. Ce que m'a appris Jesus Artze : le rythme n'a finalement que peu d'importance sous cette forme. Je me suis souvent demandé pourquoi deux gars, après la journée de travail, s'enfermaient dans une grange, tiraient un drap épais en rideau pour éviter que la percussion puisse s'entendre et passaient des heures à taper sur une planche dans un dialogue qu'eux seuls décryptaient. J'ai compris. C'est surtout un truc un peu altruiste, la recherche d'une harmonie, d'un équilibre, d'une sorte d'altérité, de l'amour, n'ayons pas peur des mots. »

Ni son professeur en son temps, ni le Cibourien n'ont manifesté de réprobation quant à ce que devient la txalaparta aujourd'hui. Mais s'il ne joue plus aujourd'hui pour des raisons de santé, Jean-Claude Enrique est de ceux qui défendent les deux formes.